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Après quoi courons-nous ? Ou quelques façons de voir nos quêtes comme des illusions

Mars 2013

Voici quelques arguments permettant de disqualifier le thème même de ce site... et des réponses possibles.

 

 Il n’y a pas de quête, il n’y a que du travail, exploitable et exploité

 Une première batterie d’arguments puise sa source dans la conception du travail comme une corvée, pour ceux qui n’ont pas la chance d’y échapper. De ce point de vue, se réaliser dans le travail est une impossibilité par nature. L’homme doit « gagner son pain à la sueur de son front » et ce n’est pas précisément un cadeau. Si l’on tire ce fil, les activités nobles et véritablement humaines sont alors celles que l’on n’appelle pas travail. Telle était la vision de nombreuses élites dans nos civilisations passées,  des citoyens d’Athènes aux nobles de l’Ancien Régime. Bien sûr, ceci amène la tentation de se débarrasser sur d’autres de ces corvées.  C’est d’ailleurs ce qu’ont perçu une partie des défenseurs de la classe ouvrière : on s’en voudrait de ne pas citer ici cet ouvrage au titre fameux,  « Le droit à la paresse », écrit par Paul Lafargue, gendre de Karl Marx.  Ce dernier était un précurseur : il fut l’un des premiers à émettre l’idée que l’intérêt voire la passion que des employés peuvent insuffler dans leur travail sont avant tout un leurre, profitant à celui qui exploite leur travail. Ainsi, ce brouillage de la frontière entre le travail, vu comme utilitaire, et le reste de la vie, où peut se trouver le bonheur, devient une sorte de raffinement dans l’exploitation de l’énergie humaine. Cette idée a été reprise depuis sous diverses formes. Elle est d’autant plus d’actualité aujourd’hui que les entreprises ont tendance à demander à leurs collaborateurs une implication dans leur travail qui va au delà de la simple location de leurs bras et de leurs neurones pour un temps donné. La tentative de proposer une réalisation de soi au travers de cette implication peut donc être vue, dans cette perspective, comme un piège, pour le plus grand bien d’un système économique et de ceux qui en tirent le meilleur profit. La quête dans l’action n’est alors qu’une forme actuelle de narcissisme organisé, une illusion, telle celle de Narcisse se contemplant à la surface de l’eau...

 On peut évacuer ces arguments d’une part, parce qu’une quête peut se situer dans ces autres choses qu’on ne qualifie pas de travail. Nos actions dans le monde ne portent pas nécessairement le nom de travail. Elles deviennent des éléments d’une quête, quelle que soit leur appellation, lorsqu’au travers d’elles nous nous sentons attirés avec insistance et persistance par la recherche de quelque chose d’important, de nécessaire, au-delà  de la satisfaction de nos besoins biologiques. D’autre part, ce n’est pas, par exemple, parce que des personnes sont amenées par la force ou la manipulation à  se prostituer, ou à accepter des relations sexuelles non désirées, que l’on va nier l’existence possible du plaisir sexuel, quand les conditions sont réunies pour qu’il s’exprime. De la même manière, l’énergie humaine peut malheureusement être niée, confisquée, achetée et vendue comme une marchandise ; cela n’empêche pas qu’elle existe et qu’elle puisse, quand les conditions sont réunies, se dépenser avec bonheur, voire donner un sens à la vie ; c’est le sujet de ce site. Et y réfléchir n’empêche pas de se préoccuper, bien au contraire, d’autres combats par ailleurs.

 

 La quête est une illusion parce que la vie n’a pas de sens

 Prenons maintenant ces activités dites nobles, ou, en tous cas, celles qui peuvent susciter notre libre implication et être le support d’une quête.Cette dernière peut malgré tout être vue comme une illusion si l’on décide que la vie n’a pas de sens.

On raconte que le mathématicien et physicien Pierre-Simon de Laplace, auteur d’un ouvrage de mécanique céleste exposant le système de l’univers, fut interrogé par Napoléon 1er sur le rôle de Dieu dans sa théorie. Il aurait répondu : « Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse ». Depuis Laplace, nous sommes passés maîtres dans l’art d’expliquer les choses sans le secours de cette hypothèse, celle de l'existence d’un ou  plusieurs dieux, et, plus généralement, de quelque chose qui nous dépasse, d’une transcendance, du sacré. Dans cette perspective, l’idée de quête vers une réalisation de soi perd alors un pilier majeur.

 Une approche philosophique : vivre dans un monde dénué de sens, si possible la tête haute

Une première façon de développer ce thème est très bien illustrée par un livre récent d’Alain de Botton, « Splendeurs et misères du travail » ( Mercure de France, Paris, 2010). Il y décrit de manière vivante des femmes et des hommes dans leur relation à leur travail, relation souvent intense et passionnée. Il souligne en même temps le contraste entre cette importance que nous accordons à nos activités et leur coté dérisoire si l’on prend un peu de recul ou si l’on laisse s’écouler quelques années ; que reste-t-il en effet des empires bâtis, des projets grandioses quand la mort et l’érosion du temps ont fait leur œuvre ? « Ce qui est intéressant, c’est qu’on peut prendre sur soi d’aborder des tâches avec la plus grande détermination et gravité alors même que leur plus large absence de sens est manifeste », sachant que « ..nous ne sommes jamais qu’à quelques cellules tueuses de la fin » (p369). Absence de sens, que la mort nous rappelle : les maîtres mots sont lâchés. Ce sont eux qui ont inspiré de nombreux philosophes, depuis l'Antiquité jusqu’à Camus ou Sartre, qu’à sa manière Alain de Botton rejoint souvent :  comment vivre dans un monde dénué de sens, si possible la tête haute... ? « Se voir comme le centre de l’univers et voir le moment présent comme le sommet de l’Histoire, accorder une importance capitale à la prochaine réunion, négliger les leçons des cimetières.... : peut-être est-ce là, en définitive, la sagesse du travail. C’est trop honorer la mort que de s’y préparer avec de nobles préceptes... Que la mort nous trouve occupés à construire nos digues en allumettes contre ses vagues » (p371). « Notre travail », conclut-il (p373), «  nous aura au moins distraits, il nous aura fourni une bulle parfaite dans laquelle investir nos espoirs de perfection, il aura concentré nos incommensurables anxiétés sur quelques objectifs relativement modestes et réalisables, il nous aura donné le sentiment de maîtriser la situation, il nous aura rendus honorablement fatigués, il aura rempli nos assiettes. Il nous aura préservés de plus sérieux ennuis ».

 Une approche psychanalytique : le destin d’une pulsion

Une seconde façon de tirer le même fil est fournie par la psychanalyse. Pour Freud « le grand désillusionneur », comme l’avait surnommé Thomas Mann, l’énergie que nous investissons dans nos actions dans le monde social est le produit de ce qu’il nommait la sublimation, c'est-à-dire de la dérivation de la pulsion sexuelle fondamentale vers des objets socialement acceptables et valorisés . Point de quête donc, ni de réalisation de soi à proprement parler. Roland Guinchard, lui aussi psychanalyste, se démarque de cette base et l’explique dans un livre récent, Psychanalyse du lien au travail (voir notes sur ce livre). Il y affirme que le travail, c’est aussi du désir, que l’énergie vitale fondamentale se divise en deux branches, l’une donnant la pulsion sexuelle et l’autre l’énergie qui nous pousse à l’activité dans le monde. Dans son livre, il  tire alors ce fil et montre comment, en utilisant le bagage psychanalytique,  il est possible de comprendre la relation de l’individu avec le travail : inscription du désir de travail dans l’inconscient, défi qui nous est proposé de prendre conscience, assumer et nommer ce désir, pathologies diverses liées au refus de le reconnaître ou de le laisser s’exprimer.

Puisque le travail est un objet de désir, ce dernier est destiné à n’être jamais totalement et définitivement assouvi car l’objet du désir est un manque, « un objet absolu, donc impossible, rêvé donc manquant » (p27). Une pulsion ne se repose jamais...

On n’est alors plus très loin de comprendre, dans cette optique, ce qui donne l’impression d’une quête au travers du travail. « ... on pourrait dire que le trajet pulsionnel « trace un écrin, propre à justifier la recherche d’un bijou mythique », « propose un récit justifiant l’existence d’un Graal », « écrit la carte d’un trésor qui n’existe peut-être pas » (p27).

Puisque le désir de travail est un produit de l’inconscient, il ne devient pas nécessairement conscient au fil de la vie, et s’il le devient, c’est au prix d’un travail spécifique et jamais terminé. « On dira plutôt que l’homme est fait pour tenter de nommer la part de son Désir qui se cache derrière le travail »(p33).

 

 La quête est une illusion parce que la vie a un sens mais qu’on ne l’a pas trouvé

 Ré-introduisons l’hypothèse d’une transcendance, d’un sens de la vie, qu’elle soit liée à une religion établie ou pas. Pour autant, ce après quoi nous courons dans la vie peut malgré tout n’être vu que comme une illusion.

 Quelques grands textes spirituels nous le rappellent. Certes, tous ces textes, anciens et écrits dans des contextes différents du nôtre, peuvent être interprêtés de diverses manières. Ne prétendons pas que la nôtre est la bonne ; toutefois, ils peuvent au moins suggérer quelques réflexions.

 Vanitas Vanitatum, tout d’abord... « Vanité des vanités , tout est vanité ! Quel profit pour l’homme dans toute la peine dont il peine sous le soleil ? ... J’ai vu toutes les œuvres qui se font sous le soleil et voici : tout est vanité et poursuite de vent » (Ecclésiaste, 1).  Cela se trouve dans la Bible, même s’il s’agit d’un de ses textes les plus atypiques. Il illustre une façon d’approcher la vie spirituelle qui conduit à regarder avec un certain mépris les œuvres « d’ici bas ». Cela ouvre la voie à  la prééminence de la voie contemplative sur celle de l’action. Le texte de l’Ecclésiaste, au demeurant très ambigu, ne va pas jusque là mais d’autres y ont été. Thomas d’Aquin, par exemple, soutenait que les religieux n’avaient pas nécessairement à travailler à leur subsistance matérielle, si celle-ci pouvait être assurée par d’autres moyens : leur activité principale devait être la prière et la contemplation de Dieu. On retrouve finalement la même idée que celle envisagée au début de ce texte : la réalisation de soi au travers d’un travail n’est pas pensable. Ce dernier ne peut que détourner ou distraire de ce qui fait l’essentiel de la vie.

 Il existe cependant d’autres voies spirituelles faisant une place importante à l’action dans le monde. Ainsi, deux grands textes allégoriques  illustrent et défendent la notion de quête transcendante dans l’action ; ils  pointent cependant tous deux ce qui peut dans cette quête être une illusion ou une fuite.

Le mythe de la quête du Graal nous dépeint un Perceval qui, avant de parvenir à ce Graal qu’il cherche, passe par de nombreuses étapes au cours de laquelle il est le jouet de ses réactions immatures et des conditionnements de son entourage. Certes, sa vocation est aussi à l’œuvre très tôt mais ses actions naissent d’un mélange entre cette vocation transcendante, ces réactions et ces conditionnements, mélange qui ne se décante que progressivement. De plus, Perceval n’atteint finalement le Graal qu’après avoir reconnu et accepté la part sombre de lui-même.

La Bhagavad Gita (voir notes sur ce livre) indique bien que nous ne sommes dans  bon nombre d’actions que le jouet de nos peurs et de nos désirs, alors même que nous croyons en être la source.  L’individu peut malgré tout, au travers de ses actions, se rapprocher du divin, mais pas n’importe quand ni n’importe comment. Il y a, peut-on y lire, trois sortes d’actions : celles mues par le désir et l’ego, celles mues par le désir du sacrifice et celles sans désir. Ces dernières, seules, sont l’apanage de l’individu accompli.

Ces textes rejoignent à leur manière ceux qui sont cités dans le chapitre précédent. Ils en rajoutent même : derrière nos quêtes, peuvent se déployer nos appétits de gloire, de reconnaissance, de pouvoir, bien cachés derrière de belles vertus ; grâce à ce que nous pensons être nos quêtes, nous pouvons fuir ce que nous ne voulons pas voir, de la vie ou de nous-mêmes.

 

Quelques commentaires

 Il paraît donc sage de ne pas éluder la question : qu’est-ce qui dans les projets qui m’animent parle et agit en moi, alors que je m’en crois la source ? Qu’est-ce que je fuis, qu’est-ce que je cherche à me cacher ?

 Mais la vraie question est : une fois reconnue et acceptée, autant que faire se peut, cette part de nos actions qui est le jeu de nos conditionnements, de  nos angoisses et de nos pulsions inconscientes, est-ce là le fin mot de l’histoire ?

Le mythe de Perceval, comme la Bhagavad Gita, suggèrent que non.  Ils indiquent bien que cette voie de l’action dans le monde est une voie de réalisation de soi et, dans leurs perspectives, d’accès au divin en soi-même.  Cette voie de l’action est donc comme un labyrinthe où s’entrecroisent des chemins sans issue et d’autres qui mènent au but.

 Curieusement, le but de la quête est atteint lorsqu’on ne cherche plus, que l’on agit dans le détachement des résultats de l’action, en étant donc présent dans l'ici et maintenant. Perceval, une fois gagné le Graal, n’a plus à combattre. « Tu as droit à l’action mais jamais à ses fruits ; n’accomplis pas l’action pour le fruit qu’elle procure »(II,47)  « ...sans attachement, fait constamment l’œuvre qui doit être faite ; en accomplissant l’œuvre sans attachement, en vérité l’homme atteint le bien suprême » (III,19) dit Krishna dans la Bhagavad Gita. De même, Lao Tseu dans le Tao Te King : « ( Le saint) ... produit sans s’approprier, il agit sans rien attendre, son œuvre accomplie, il ne s’y attache pas, et puisqu’il ne s’y attache pas, son œuvre restera ». On retrouve aussi cette idée dans la description des maîtres Zen de divers arts. 

Le but d’une quête est de ne plus chercher, ce qui est finalement logique, mais le paradoxe est que, pour parvenir à ne plus chercher, il faut avoir beaucoup cherché...

Comment alors distinguer les voies illusoires de celles qui mènent plus directement au but ? L’histoire de Perceval le montre bien : savoir tirer les leçons de ses échecs et ne pas en rejeter la responsabilité sur les autres ou sur le destin, savoir avec humilité reconnaître son coté sombre et se rendre lucide à propos de soi-même, savoir lâcher prise... et ne pas se décourager ! La quête du Graal est un travail de transformation de soi-même.

 Finalement, que retenir de cette discussion ? Si l’on reprend les divers arguments passés en revue, notre investissement dans nos projets et actions, la passion que nous y mettons peuvent bien être les éléments d’un piège dans lequel nous tombons. Il se peut fort que, sous ces apparences d’idéal ou de quête,  nous ne fassions que calmer nos angoisses, fuir ce que nous ne voulons pas voir en nous, nous aider à vivre dans un monde que nous croyons dénué de sens. Qui plus est, ces palliatifs peuvent être exploités par d’autres, ce qui multiplie les formes et les raffinements de ce piège.  Toutefois, pour peu que l’on ait le sentiment, même confusément, que la vie a quelque sens, ces projets et actions peuvent être plus que tout cela ; ils peuvent être une quête nous rapprochant de ce sens,  mais à une condition : que cette quête soit elle-même une forme sans complaisance de travail sur soi.

 

 

Commentaires  

 
#1 Hervé Gouil 16-05-2013 15:51
J’ai retrouvé avec plaisir la référence du livre de Roland Guinchard. Si je connecte avec la pensée de Robert Misrahi et ce que j’ai perçu du bouddhisme zen, Roland apporte un éclairage nouveau et puissant sur le travail comme désir, mais reste dans une vision psychanalytique « pessimiste » illustrée par les propos que tu reprends sur le site un peu plus loin. L’énergie de travail ne serait de toute façon qu’une agitation, réponse à l’angoisse essentielle, peur de la fusion ou de l’abandon, qui serait la nature même de l’énergie psychique. Je reconnais que la perspective de la joie (cf. Misrahi), comme satisfaction sereine et durable d’une vie pleine de sens me séduit, comme la vison Zen, qui en deçà de l’angoisse, conçoit la capacité à connecter une énergie vitale plus fondamentale et définit alors le désir comme « cette énergie de vie qui passe par l’étroit canal (j’ajoute l’étroit tuyau souvent tordu) de noter égo. (ET voilà nous avons bouclé avec la question de la boussole, la boussole pourrait peut-être permettre de nous aligner sur l’axe direct de l’énergie de vie, et nous éviter de continuer à suivre des désirs « tordus par l’angoisse », l’angoisse et la souffrance, comme le besoin de reconnaissance étant lié à l’égo et non à notre être dans ce qu’il est connecté au « soi » par la « fine pointe de l’âme » pour reprendre une expression de Lily JATTIOT (d’ailleurs son livre «DYNAMIQUE DU SOI, la fine pointe de l’âme » préfacé par Arnaud Desjardin pourrait avoir place dans les référence de Quêtes.
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