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Psychanalyse du lien au travail; notes de lecture

Avril 2013

Psychanalyse du lien au travail est un livre de Roland Guinchard (Issy les Moulineaux, Elsevier Masson, 2011).

 

Il s'intéresse, d'un point de vue psychanalytique,  au sens de notre investissement dans le travail. Il faut dire que le travail n’était pas un objet central dans la vision de Freud. Les œuvres que l’individu peut accomplir dans le monde étaient au mieux, selon lui, le fruit de ce qu’il nommait sublimation, c'est-à-dire, de la dérivation de la pulsion sexuelle vers des objets non sexuels, socialement acceptables ou valorisés. Est-ce là le fin mot de l’histoire ? Non, nous dit Roland Guinchard, lui-même psychanalyste....

 L’idée centrale

Le travail, c’est du désir à part entière, tout comme l’activité sexuelle, mais il n’est pas réductible à un sous-produit de la pulsion sexuelle.  Ce sont là deux formes de la même énergie vitale.

« Amour et travail relèvent de la même énergie initiale, mais résultent de l’élaboration d’une énergie pulsionnelle qui va se différencier. On aura alors affaire à deux pulsions spécifiées, pourvues d’une dynamique similaire mais ne se constituant pas, au final, autour du même objet : l’un de ces objets sera l’amour, et l’autre le travail » (p.31)

D’où vient-elle, cette énergie vitale ? Pourquoi est-elle là ? Roland Guinchard semble opter pour une explication biologisante, sans s’y appesantir : sous ses deux formes, elle est ce qui permet la perpétuation de l’espèce.

Ceci étant posé, il est alors possible d’utiliser le bagage psychanalytique pour comprendre la relation de l’individu avec le travail : l'inscription du désir de travail dans l’inconscient, le défi proposé à tout un chacun de prendre conscience, d'assumer et de nommer ce désir, les pathologies diverses liées au refus de le reconnaître ou de le laisser s’exprimer. 

Bien entendu, ce travail, objet du désir, n’est pas un travail ou job particuliers, c’est le fait d’exprimer cette énergie vitale dans des actions dans le monde social.

Il est également possible de comprendre alors pourquoi le travail est loin d’être seulement un moyen d’assurer sa survie ou son confort matériel. Et encore, pourquoi un gros gain  au loto, les vacances ou la retraite (toutes circonstances où l’on n’a plus besoin de gagner sa vie) n’apportent pas la félicité souvent attendue, pourquoi de bonnes conditions matérielles de travail et une bonne paie ne l’assurent pas plus.

 De cette idée centrale découlent quelques autres idées intéressantes

 

L'impression d’une quête

Ceci est presque un a parte dans le livre mais il est bien entendu important dans ce site...

Puisque le travail est un objet de désir, ce dernier est destiné à n’être jamais totalement et définitivement assouvi car l’objet du désir est un manque, « un objet absolu, donc impossible, rêvé donc manquant » (p27). Une pulsion ne se repose jamais...

On n’est alors plus très loin de comprendre ce qui donne l’impression d’une quête au travers du travail.

« ... on pourrait dire que le trajet pulsionnel  trace un écrin, propre à justifier la recherche d’un bijou mythique », « propose un récit justifiant l’existence d’un Graal », « écrit la carte d’un trésor qui n’existe peut-être pas » (p27).

 Puisque le désir de travail est un produit de l’inconscient, il ne devient pas nécessairement conscient au fil de la vie, et s’il le devient, c’est au prix d’un travail spécifique et jamais terminé. « On dira plutôt que l’homme est fait pour tenter de nommer la part de son Désir qui se cache derrière le travail »(p33). D’où encore cette impression de quête : « je cherche quelque chose au travers de mes emplois, ou encore : au final, ma carrière aura été une recherche de quelque chose... que faute de trouver un terme plus adapté, j’appellerai ma « réussite » " (p33).

 Au final, il y a donc bien une recherche qui ressemble à une quête, cette recherche est nécessaire tout autant qu’elle vise un objet mythique, donc inatteignable ; elle est en quelque sorte une illusion nécessaire au bon déploiement de la pulsion de vie.

 

Les fonctions du travail

 Le travail a trois fonctions fondamentales qui concourent à la santé psychique de tout un chacun. Exprimer et imprimer quelque chose de son désir, maintenir un lien à la réalité et créer ou faire apparaître du « Père », ou pourrait-on dire, de la loi. Si la première fonction semble assez évidente, compte tenu de l’idée centrale de ce livre,  les deux autres méritent quelques explications.

Maintenir un lien à la réalité et créer de la loi, c’est confirmer encore et toujours, qu’il existe des limites. Celles de nos capacités, de nos talents et de nos rêves de perfection, d’une part, celles qui sont posées à nos désirs, notre volonté de toute puissance, d’autre part. Cette acceptation des limites est supposée s’acquérir au cours de l’enfance et de l’adolescence, mais elle reste toujours fragile et nécessite des rappels réguliers.  Le travail, dans la confrontation aux choses et aux autres procure bien évidemment ces rappels. Pour le dire de façon plus psychanalytique, le travail est une façon de renouveler la « castration » nécessaire à notre développement, celle qui nous a fait originellement nous détourner de l’inceste.

Toutefois, il est toujours possible de tricher avec ces limites dans le travail, les rappels qu’il procure restent imparfaits...

 

 Le choix de l’activité

 Ce qui précède rend compte du pourquoi de notre investissement dans le travail, mais ne dit rien encore des raisons pour lesquelles nous choisissons telle ou telle activité. Tirant toujours le fil de son approche psychanalytique, Roland Guinchard propose une analyse des mécanismes qui conduisent l’individu à telles ou telles formes d’activité ; ces mécanismes sont essentiellement inconscients sauf lorsque l’individu entreprend un travail volontaire d’élucidation. On ne sera pas alors vraiment surpris que le chapitre décrivant ces mécanismes s’intitule « la dette paternelle ». L’orientation, le sentiment d’une vocation vers telle ou telle activité, ou plus encore vers telle ou telle façon d’exercer cette activité, sont déterminés par la relation que l’individu établit avec le père, qu’il soit réel, perçu et fantasmé ou encore dans sa fonction symbolique de porteur de la Loi. En découlent trois grandes orientations au travail, selon des mécanismes subtils décrits dans l’ouvrage :

- la recherche de pouvoir en tant que rappel de l’existence d’une loi

- la recherche de la réalité, de la réalisation concrète de ce que le père n’a pas fait

- la recherche de la vérité, de la vérification du discours paternel.

 

 Les trois piliers du désir de travail

 Pour pouvoir s’exprimer correctement, pour être soutenu, ce désir a besoin de trois piliers.

- le sentiment de travailler pour quelque chose qui nous dépasse, « le rêve mégalomaniaque » ( sans connotation péjorative de ce terme)

- le sentiment de payer de sa personne. « le travail doit faire mal, un peu, pour rester intéressant » (p67)

- la concrétisation du travail dans des produits concrets et identifiables

Le fil psychanalytique continue ici à se dérouler : l’auteur décrit les mécanismes inconscients qui rendent ces piliers nécessaires ; il ne s’agit pas là d’une simple liste empirique de facteurs favorables.

 

 Les conséquences pratiques

 Il résulte de cette façon de voir le travail que tout donneur de travail, ou toute personne impliquée dans un processus donnant du travail à d’autres se doit de respecter chez chacun le désir de travail et ses exigences si l’on veut voir disparaître les problèmes de « gestion des hommes au travail ». Un outil essentiel est dans ce cadre la parole, « un usage toujours plus clair, plus attentif et authentique de la parole » (p165).

La conséquence pour tous est la nécessité, pour rester « en vie » et en bonne santé, d’assumer son désir de travail, de le respecter et si, possible de le clarifier. Il est aussi d’en être, ou au moins de s’en sentir propriétaire, le travail appartient à celui qui travaille...

 

 Quelques commentaires finaux

 Un livre riche, produit par un praticien qui a pris le temps de réfléchir.

A noter également deux chapitres, non reflétés ici, sur les problèmes liés au travail  comme découlant de pathologies ou empêchements du désir de travail, du fait de l’individu ou de l’employeur.

Si certaines des pages du livre sont facilement lisibles, avouons que d’autres ne sont pas aisément compréhensibles pour qui ne parle pas couramment  la langue psychanalytique, qui plus est lacanienne. C’est sans doute là une de ses limites.

Il a cependant au moins  deux grands mérites.

Le premier est de construire avec cohérence une façon fouillée de voir l’activité de travail et les problèmes rencontrés autour de lui, étayée à la fois sur une riche expérience concrète et un cadre théorique. Nécessairement, cela donne matière à réflexion. Le second est de montrer, avec son langage et sa logique,  pourquoi le travail ne peut pas être une simple marchandise dans une société saine et pourquoi il occupe  dans nos vies une place de choix.

 

L’auteur, avec d’autres collègues, a élaboré une forme d’accompagnement professionnel inspiré de son approche. Il y est fait allusion dans le livre et l’on peut en savoir plus sur www. graam.fr

 



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