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Quelques enseignements de la Bhagavad Gita au sujet de l'action dans le monde

Mars 2013

La Bhagavad Gita est un des grands textes de la tradition indienne. Il est un épisode d’un de ses livres majeurs, le Mahabharata. Ce dernier est l’histoire de  cinq frères, les Pandavas, régnant sur leur royaume jusqu’au jour où ils en sont évincés à la faveur d’un procédé peu honnête

par leurs cousins et voisins, les Kauravas, au nombre de cent. Les Pandavas sont condammés à treize ans d’exil dans la forêt, assorti de diverses obligations. A l’issue des treize ans, ils réclament de récupérer leur royaume mais les Kauravas, arguant que toutes les obligations durant l’exil n’ont pas été respectées, le leur refusent. La guerre devient inévitable, chaque prince du pays prenant parti pour l’un ou l’autre. Krishna, avatar divin, est également à cette époque prince d’une contrée. Les deux camps le sollicitent. Il leur donne le choix : il mettra à disposition d’un camp toutes ses armées et il servira de cocher, sans armes, à l’un des guerriers de l’autre camp. ; Arjuna, le plus valeureux guerrier des Pandavas, chosit de prendre Krishna comme cocher. Les Kauravas se réjouissent de disposer de ses armées

 Le jour de la bataille est arrivé. Au moment de la lancer, Arjuna est pris de doute. Va-t-il finalement s’engager dans cette bataille où tant de guerriers vont mourir, parmi lesquels, dans son camp comme dans l’autre, des membres de sa famille, des hommes valeureux et qui lui sont chers, des aînés qu’il respecte? Il pense à poser les armes et à se laisser massacrer. Il est perdu, ne sait plus que faire et demande à Krishna, son cocher, de l’éclairer.  La Bhagavad Gita est le récit de ce que Krishna et Arjuna se disent à ce moment là.

Krishna lui dit sans ambages : cesse tes états d’âme, qui ne sont le fait que d’une fausse humanité et « ne viennent pas du ciel » ; agis selon ton devoir. D’une part, dit-il en substance, la mort n’est qu’un changement d’état, personne ne peut prétendre tuer personne, d’autre part, tu dois faire le travail qui se présente devant toi ; aujourd’hui, celui-ci est juste et doit faire triompher la justice.

S’ensuit une éducation d’Arjuna par Krishna au sujet de l’action dans le monde de tout homme qui recherche à s’élever vers Brahman (Dieu).

 La voie qui consiste à se retirer du monde, en ermite, est certes respectable mais elle n’est pas meilleure que celle qui consiste à rester dans le monde et à y agir. L’action dans le monde est une voie fondamentale pour s’élever vers Brahman, à la condition de respecter les principes suivants : (citations tirées de la traduction par Sri Aurobindo; édition française "Le yoga de la Bhagavad Gita". Tchou, 1969)

« Tu as droit à l’action mais jamais à ses fruits ; n’accomplis pas l’action pour le fruit qu’elle procure »(II,47)  « ... sans attachement, fait constamment l’œuvre qui doit être faite ; en accomplissant l’œuvre sans attachement, en vérité l’homme atteint le bien suprême » (III,19)

« Accomplis les œuvres en sacrifice, libre de tout attachement ». En d’autres termes, dédie tes actions à Brahman, qui en est, de toutes façons l’inspirateur.

Le seul mobile de l’action inspirée par Brahman est « le maintien de la cohésion du monde » (III,25).

Quand l’homme  agit dans le désir et l’attachement aux résultats de l’action, il croit que c’est lui qui agit, alors qu’il n’est que le jeu des énergies fondamentales de la Nature (III,27).

 « il vaut mieux suivre sa propre loi, même médiocre, que la loi d’autrui, même meilleure. Il vaut mieux mourir en observant sa loi ; la loi d’autrui a des dangers » (III, 35)

« Tout ce que tu fais, ce que tu manges, ce que tu sacrifies, ce que tu donnes, toute austérité que tu t’imposes, O fils de Kunti, fais m’en l’offrande. Ainsi tu seras délivré des liens que sont le fruit de l’action, bons et mauvais...» (IX, 27 et 28).

 Ce texte peut sans doute être compris de diverses manières, comme en témoignent les nombreux commentaires qui en ont été faits ; il convient en outre d’être prudent quand on n’est pas né ou profondément versé dans la tradition de l’Inde. On peut cependant y trouver matière à réflexion quant à deux questions traitées dans ce site : la question de l’éthique de l’action et celle de l’action juste.

 

L’éthique de l’action

 La Bhagavad Gita est une expression parfaite de la logique éthique dite le plus souvent déontologiste. Ceci signifie qu’elle est inspirée par des principes, non par l’évaluation de ses conséquences. Il y a une version rationaliste de cette logique, comme on la trouve chez Kant, et nous avons ici la version inspirée, ou spirituelle, faisant explicitement référence à la dévotion à un Dieu.

On peut voir du coup les dangers d’une telle logique. L’exemple d’application choisi par le texte est en effet sans ambiguïté ; Krishna enjoint Arjuna de lancer une bataille qui va causer de nombreuses morts et de nombreuses souffrances. Faut-il comprendre le texte au sens littéral ? Oui, si l’on est dans la logique du primat des principes sur les conséquences de l’action et c’est la position de certains exégètes.

On peut alors penser à deux anecdotes. En 1209, au siège de Béziers, le légat du Pape aurait dit aux soldats combattants l’hérésie cathare : « Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens ». Plus récemment, Robert Oppenheimer, père de la première bombe atomique qui explosa sur le Japon, aurait rapporté avoir été fortement influencé par la Bhagavad Gita (Wikipedia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Oppenheimer, 14.03.2013). On ne sait pas dans quelle mesure  les faits se sont déroulés précisément ainsi, en particulier pour la première anecdote ; toutefois, l'une et l'autre illustrent bien une conduite humaine assez souvent rencontrée. On peut comprendre que cette posture éthique ouvre la porte à tous les excès. Existe-t-il une violence juste ? Si oui, comment la distinguer du fanatisme ?

La réponse de la Bhagavad Gita est dans la recommandation de l’action sans désir, sans passion, ce qui exclut les comportements fanatiques où le service de Dieu n’est qu’une illusion masquant le jeu des pulsions et des peurs de l’ego. Sans doute aussi, faut-il comprendre ce texte dans son contexte historique, où la caste des guerriers, des Kshatryia, ne combattait pas pour n’importe quoi ni n’importe qui, et certainement pas par simple appétit sanguinaire ; à l’image des samouraï, ou des chevaliers du Moyen-Age occidental, ils étaient supposés suivre un code d’honneur qui était en même temps vu comme une voie de développement spirituel.

Mais faut-il suivre cette lecture ? Chacun en jugera. On peut aussi arguer, et certains l’ont fait, que le texte est une allégorie, un mythe à lire de façon symbolique, le combat entre les Pandavas et les Kauravas étant le combat intérieur de l’individu en quête du divin. On sort alors de la question de l’éthique de l’action dans le monde, ou en tous cas, on amoindrit la portée du texte quant à cette question éthique.

 

L’action juste et la quête comme illusion

 Le sens du mot « juste », tel qu’utilisé ici, renvoie à la notion de justice mais aussi à celle de justesse, comme lorsqu’on l’emploie pour une note de musique.  La Bhagavad Gita pose le principe du détachement par rapport aux résultats de ce que l’on entreprend. Il ne s’agit pas de céder au laisser-aller, à la complaisance vis-à-vis de soi-même ; au contraire, il s’agit d’être totalement présent à ce que l’on fait. Dans le cas de la Bhagavad Gita, ceci va de pair avec le fait que l’action est offerte à Dieu, ce que l’on ne peut faire dans la négligence et l’à-peu-près.

Ce principe se retrouve dans le Bouddhisme, le Tao Te King ou certains écrits Zen, sans référence sous cette forme à un principe divin mais toujours avec cette notion de présence à ce que l’on fait, sans attachement.

Sans ce détachement, l’action est guidée par les désirs et les peurs de l’ego et elle ne peut être juste ; nous ne sommes alors que les jouets de ce que le texte nomme les forces de la nature  alors même que nous croyons être auteurs de nos actions.

Ainsi, à la question : « notre quête, nos quêtes, au travers de nos actions dans le monde peuvent-elles être une illusion ? », la réponse de la Bhagavad Gita est oui, bien souvent. Mais, à la question « peuvent-elles être autre chose qu’une illusion ? » sa réponse  est également oui. La recherche de l’action juste devient alors une voie majeure de développement spirituel, d’accès au divin en nous.

 

 

Commentaires  

 
#1 Béatrice 20-02-2016 10:33
Une phrase de la Baghavad Gitta qui résume le livre :
"Dans l'action, détaché des buts et des fruits de l'action."
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