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Une pseudo-quête: l'attente attentive

Yves Emery

Décembre 2013

Avant d'oser regarder dans la direction de Dieu, il faut déjà pouvoir se regarder dans une glace.

La plupart des quêtes figurant sur ce site décrivent comment leurs auteurs sont parvenus, de nouveau, à se regarder dans une glace. Personnellement, c'est la démarche écolo-biologique qui m'a sorti de l'ornière à une époque où elle était encore loin d'avoir acquis ses lettres de noblesse. En cultivant et surtout en consommant autrement, c'est-à-dire avec modération et responsabilité, j'ai eu le sentiment de me réapproprier, de redevenir, voire simplement de devenir moi-même, après avoir été robotisé à seule fin d'augmenter les gains et le pouvoir de l'élite dirigeante – ce qu'elle appelle "la croissance". Cela se passait au début des années quatre-vingt-dix, et j'avais la quarantaine bien entamée.

 

A cette époque, je n'avais que très faiblement conscience d'être engagé dans une quête. Je tentais seulement d'harmoniser mes sentiments et convictions avec mes agissements, tant privés que professionnels. Et je pensais qu'ainsi harmonisée, mon existence prendrait un cap radieux. Enfin, le "cap radieux" tenait du vœu pieux car ma situation professionnelle et donc financière n'était guère brillante. A vrai dire, je me trouvais plutôt dans une situation de trouble, de désorientation et de perplexité : j'étais au chômage, mon avenir plus qu'incertain, et j'avais changé de région.

C'est alors, en février 1994, qu'un événement bizarre se produisit et me plongea davantage encore dans la perplexité : un sentiment de familiarité dans un lieu que je visitais pour la première fois et dans lequel, six mois plus tard et à ma plus grande surprise, les circonstances m'amenèrent à résider dans une joie durable ; une effraction de mon esprit dans un après heureux. Une effraction que je ne pouvais confier sans risque de passer pour un illuminé. Une effraction qui ouvrait en moi un questionnement dépourvu de réponse, d'autant que j'étais fermement déterminé à ne pas sombrer dans la facilité dogmatique. Je me mis alors dans un état d'attente attentive, en disponibilité. J'ai envie de dire que j'étais en quête de nouveaux éléments, mais sans savoir du tout lesquels : c'était une quête intérieure indéterminée.

Et voilà que début 1995, l'idée me vint d'écrire un roman dont l'intrigue se situe au sein d'une tribu dont le territoire forme un cercle parfait – c'est ainsi que je voyais ces éléments dans mon esprit – chaque famille disposant d'un secteur de même dimension délimité par deux allées rayonnantes et d'une petite exploitation agricole à la périphérie, avec un village central réservé aux activités collectives, chaque édifice mentionné sur le plan correspondant à une activité particulière, le tout, à ma plus grande stupéfaction et donc à mon insu, ressemblant à une araignée stylisée au centre de sa toile, et constituant un mandala.

Ma pseudo-quête avançait ! Eh oui, c'était une pseudo-quête : je ne demandais rien, tout  m'étais fourni gracieusement. A charge pour moi, tout de même, d'être ouvert et humble. Oui, humble, parce que j'étais bien obligé de constater que mon imagination était orientée à dessein et que je n'y étais pour rien, ou si peu. Je devais abandonner ma "souveraineté". "De celui qui guidait, je devenais celui qui est guidé" puis-je dire en paraphrasant Jung.

Car l'araignée et le mandala ont des significations éminemment symboliques :"L'araignée est-elle l'artisan du tissu du monde ou celui du voile des illusions, cachant la Réalité Suprême ? (…) Démiurgisme, mantique, conduite des âmes, et donc intercession entre les deux mondes de l'humaine et de la divine réalité, font que l'araignée symbolise aussi un degré supérieur d'initiation."[1]Dans l'œuvre de C.G. Jung, « le mandala est symbole du centre, du but, du Soi, en tant que totalité psychique ; autoreprésentation d'un processus de centrage de la personnalité (…) apparaissant le plus souvent dans les situations de trouble, de désorientation et de perplexité (…) représenté par un cercle qui délimite et qui protège les éléments d'une totalité en danger de se perdre dans un vague indéterminé."[2]

 Un degré supérieur d'initiation situé au cœur d'un processus de centrage de la personnalité dans un cercle protecteur que j'ai moi-même représenté. Le message, somme toute, était assez clair : Dieu est en moi et me guide. (Attention, lorsque j'emploie le mot "Dieu", je ne parle pas de ce vieux monsieur à barbe blanche trônant quelque part, là-haut, dans les nuages ! "Dieu" est un terme  pratique désignant l'indicible, l'inexprimable, mais dont la présence paraît indéniable.)

Lorsque je dis : "je deviens celui qui est guidé", ce n'est pas une déclaration de dépendance, dans ce sens que la plupart du temps je n'en prends conscience qu'après la survenue d'un événement surprenant. En 1998, par exemple, me vient l'idée d'un roman relatant l'amitié naissante entre un prêtre défroqué ayant vécu une rencontre du quatrième type (c'est-à-dire la confrontation avec des extraterrestres) et un écrivain qu'un accident de la route a entraîné vers une expérience de mort imminente (EMI). C'est un ouvrage d'Elisabeth Kubler-Ross, célèbre psychiatre américaine, La mort est une question vitale, acquis l'année précédente, qui me fournit la matière nécessaire à la description de l'EMI. Ce phénomène m'intrigue depuis plusieurs années et je vois là l'occasion, par imagination et personnages interposés, de m'en rapprocher. Début 99, le roman écrit, j'ai très envie de rencontrer des gens ayant réellement vécu de telles expériences. Au cours de mes recherches, j'ai appris qu'une association regroupant des témoins d'EMI existe, mais je ne parviens pas à trouver son adresse (je ne suis pas encore abonné au Net). Je me tiens alors ce langage : "Si mon destin est de rencontrer cette association, son adresse me parviendra sans que j'aie à la chercher." Trois semaines plus tard, dans une revue à laquelle je viens de m'abonner, sans rapport avec le sujet, ou si peu, l'adresse en question me saute aux yeux  et, cerise sur le gâteau, son secrétaire général habite à 90 kilomètres de chez moi. Je lui envoie mon roman, il le lit dans la nuit et nous nous rencontrons quelques jours plus tard. Je ne reste qu'un an dans cette association accueillant aussi des sympathisants, mais la somme de connaissance ainsi glanée constitue un véritable tremplin dans mon évolution.

Je dois préciser qu'aucun de ces romans n'a été publié. Si, les premières années, mon ego a regimbé, j'ai fini par comprendre que là n'était pas leur destination, mais qu'ils constituaient une forme de langage entre l'Indicible et moi. Depuis, j'en ai écrit six autres, pas davantage édités et n'ayant pas entraîné autant de renouvellement en moi. La source s'est tarie voilà trois ans, comme si de longues conversations n'étaient plus désormais nécessaires. Il se contente de m'adresser un clin d'œil de temps en temps, une coïncidence remarquable ou, comme l'a dénommée Jung, une synchronicité. Et c'est un vrai plaisir à chaque fois.

J'ai, depuis ce temps, fait miennes ces paroles de Gitta Mallasz :

"J'agis par LUI.

Je ne me prends plus au sérieux,

et tout change :

Plus d'attente – et l'inattendu vient vers moi.

L'incohérent – me révèle ses lois cachées. (…)

Si je ne me prends plus au sérieux,

la vie devient un jeu divin.

Dieu peut enfin jouer avec moi, jouer par moi.

Ceux qui savent jouer s'oublient dans le jeu.[3]"

 

Plus d'attente, donc plus de quête, ni même de pseudo-quête.



[1] Dictionnaire des Symboles, de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Robert Laffont, 1982.

[2] Ma vie, rêves, souvenirs et pensées, de C.G. Jung, Gallimard, 1973, page 464.

[3] Petits dialogues d'hier et d'aujourd'hui, de Gitta Mallasz, Editions Aubier, 1991, page 81.



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