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Nos choix majeurs dans la vie: (1) ce qui les rend spéciaux...et parfois difficiles

Denis Bourgeois et Phil Dixon

Février 2015

Nous faisons beaucoup de choix, tous les jours. Nous allons nous concentrer ici, sur nos choix majeurs, ceux que nous faisons en ayant le sentiment qu’ils sont déterminants dans nos vies. Cet article est le premier d’une série suscitée par la fascination que nous éprouvons pour ces choix-là et pour les moments importants qu’ils nous font vivre. Nous nous intéresserons ici sur ce que sont ces choix et sur ce qui les rend différents des autres, plus ordinaires.

 

Dans les articles suivants, nous explorerons d’autres questions à leur sujet : existe-t-il des mauvais choix ? Comment les individus font-ils face à ces choix ? Présentent-ils des difficultés différentes suivant les personnes et les phases de leur vie ? Nous ne prétendrons pas proposer au lecteur de réponse définitive à toutes ces questions. Notre but est de partager le contenu de notre recherche en cours, partant de l’idée que ceci peut parfois aider le lecteur à faire face aux défis de sa propre vie. Il est plus utile à cet égard, croyons-nous, de soulever des questions et de partager des réflexions que d’offrir des solutions toutes faites. 

Pour ce faire, nous nous sommes appuyés sur nos expériences personnelles en matière de choix majeurs, en nous aidant mutuellement à en tirer des leçons. Ayant tous les deux dépassé la soixantaine, la matière ne manquait pas... Nous avons également puisé dans nos expériences lorsqu’il nous a été donné d’aider d’autres personnes devant faire de tels choix. Nous avons complété ces sources personnelles par quelques lectures  (les références apparaîtront au fil des articles) ainsi que par des entretiens spécialement dédiés à cette recherche auprès d’une douzaine de personnes de nos réseaux, de tous âges et de profils variés ; celles-ci nous ont parlé de certains de leurs choix majeurs, présents ou passés, ou, lorsque les interviewés étaient  des coaches, de la façon dont ils aident leurs clients dans ces circonstances. Au travers de ces entretiens, nous recherchions des points de vue différents du nôtre et nous testions les hypothèses de travail que nous avions formulées. Nous ne présentons donc pas ici le résultat d’une recherche académique approfondie. On peut plutôt parler d’un essai étayé, écrit par des praticiens du choix (nous le sommes tous) qui s’efforcent de réfléchir sur leur pratique.

 

Les choix majeurs dans la vie: une définition

 Il n’y a qu’une frontière floue entre les choix majeurs dans la vie et les autres. Il est plus exact de dire que l’on peut ranger les choix le long d’un continuum, d’une ligne sans cassure nette, où, à une extrémité, figurent des choix absolument majeurs  et, à l’autre extrémité, les choix les plus banals et quotidiens.

On peut aussi utiliser la métaphore du continuum entre les choix stratégiques et les choix tactiques ou techniques. A l’extrémité des choix stratégiques, on trouve les choix majeurs dans la vie, qui peuvent avoir trait au mariage, aux enfants, à la carrière, à l’engagement dans des études, dans l’art ou la spiritualité, à la lutte pour une cause, à l’installation dans une région et une habitation données, à l’adoption de principes éthiques de conduite, ou à tout choix qui va contribuer significativement à façonner la personne que nous sommes et ce que nous faisons de nos vies. En conséquence, ce qui va faire qu’un choix est considéré comme stratégique va dépendre de chaque personne. A l’autre extrémité, celle des choix techniques, vont se trouver des choix de détail, qui sont très souvent des façons de mettre en œuvre les décisions stratégiques déjà prises, d’où l’analogie avec la tactique. Par exemple, si le choix d’épouser quelqu’un est, pour beaucoup, un choix stratégique, le choix de la couleur de la cravate porté par le marié le jour du mariage est un choix technique/tactique. Peut-être situé un peu moins à l’extrémité technique, mais encore bien dans cette même zone, on trouve le choix du style de festivités du mariage.

Nb: nous ne faisons pas de différence ici entre prendre une décision et faire un choix. Quand nous prenons la décision de faire ou de ne pas faire quelque chose, nous choisissons au moins entre deux options, l’une d’elles étant de ne rien faire ou de ne rien changer.

 

Quelques caractéristiques

Ces choix majeurs dans la vie partagent quelques caractéristiques. Celles-ci apparaissent dans nos entretiens (nous y reviendrons dans les articles suivants), mais elles peuvent logiquement se déduire a priori de la définition que nous en donnons ci-dessus. 

Posons tout d’abord une proposition. Les techniques de prise de décision rationnelle ne sont pas efficaces avec ces choix-là. En particulier, on ne peut pas procéder de la manière suivante : 1.décider de quelques critères de choix entre diverses options, éventuellement en leur affectant un coefficient ou un poids différents ; 2. évaluer comment chaque option satisfait ou pas à chacun des critères, à l’aide de ++ et de - - ou de notes : 3. calculer le score final totalisé par chaque option et prendre le meilleur score. Cela ne marche pas pour trois raisons principales.

Tout d’abord, dans ce type de choix, il y aura du pour et du contre pour chaque option qui ne se situent pas au même niveau, allant du très pratique au très immatériel, du court au long terme, et on ne peut pas les comparer sur la même échelle. Ensuite, puisque ces choix engagent l’avenir souvent à long terme, nous ne sommes pas nécessairement capables d’identifier à l’avance les critères de choix qui se révèleront les plus pertinents dans plusieurs années. Enfin, un choix rationnel suppose que l’on connaisse les conséquences futures de chaque option si elle était choisie, parfois à un horizon assez lointain. Ce n’est clairement pas possible. Tout ceci n’est pas réservé aux choix majeurs dans la vie ; toutefois, certains choix techniques peuvent être traités rationnellement, à tel point qu’ils peuvent éventuellement être délégués à un ordinateur (ex. choisir l’itinéraire le plus rapide pour se rendre quelque part). Il est également possible, en cas d’incertitude sur les conséquences futures, de faire appel à des calculs de probabilité s’il s’agit de choix souvent répétés. Toutefois, cette possibilité rationnelle ne concerne pas les choix majeurs dans la vie; ceux-ci ne se présentent qu’un trop petit nombre de fois à l’identique pour que cette approche soit pertinente. Ce sont à chaque fois des cas uniques : on ne joue pas sa vie à pile ou face. 

Les choix majeurs dans la vie ont des conséquences fortes, comme en principe tout choix stratégique. Cela leur confère une charge émotionnelle importante. Celle-ci est particulièrement accrue du fait que certains de ces choix sont irréversibles (par exemple, faire un enfant). Même quand ils sont apparemment réversibles – par exemple, de nos jours dans les pays occidentaux, le divorce permet de mettre fin à un mariage – l’enjeu est gros. En effet, ces choix ne sont en fait pas totalement réversibles ; on ne peut pas vraiment revenir à la situation initiale d’avant le choix. Au mieux, nous aurons perdu du temps et manqué d’autres opportunités; au pire, ces choix peuvent laisser des traces dommageables de longue durée. Ici aussi, cela peut être vrai pour certains choix techniques mais l’enjeu est simplement plus gros dans les choix majeurs car ils touchent des éléments clés de la vie.

En résumé, selon nous, les choix majeurs dans la vie sont complexes, il n’y a pas de méthode rationnelle, pas de martingale pour s’en débrouiller, ils sont lourds de conséquences, telles que ressenties par la personne concernée et, de ce fait,  facilement stressants...Beau programme !

 

Pourquoi ces choix sont souvent difficiles

 De ce qui précède on peut se demander comment ces choix majeurs dans la vie peuvent parfois sembler faciles. Pourtant, il arrive qu’ils le soient.  Ils peuvent même sembler évidents. En pareil cas, la personne concernée envisage à peine d’autres options que celle qu’elle va choisir : ce qu’elle doit faire apparaît clairement. William Christie[1], célèbre claveciniste et chef d’orchestre baroque, raconte que, alors qu’il était étudiant, il assista au concert donné par un grand claveciniste. Il fut si frappé qu’aussitôt rentré dans sa chambre il lui écrivit une lettre. Il reçut, de manière surprenante, une réponse de ce dernier lui proposant une rencontre. Il fut ainsi invité à suivre le cours de ce maître, ce qui provoqua le début d’une immense carrière, alors qu’il ne se destinait pas auparavant à suivre ce chemin. Parfois, une vocation ou un « coup de foudre » ne nous laissent aucun doute, que ce soit au sujet d’un conjoint, d’un lieu de vie, d’un travail, d’un projet (voir aussi la naissance du projet de Léo dans ce site ).

Cependant, les choix majeurs dans la vie sont souvent un peu ou beaucoup plus difficiles et prennent du temps. Ce que nous en avons dit plus haut indique que les difficultés potentielles qu’ils recèlent ne manquent pas. Il n’est donc pas étonnant qu’elles se manifestent fréquemment. Ceci est renforcé par le fait que ces choix soulèvent alors les questions : qui suis-je, ou quelle personne ai-je envie d’être ? Qu’est-ce qui est essentiel dans ma vie ?  Quand le choix se passe sans problème, on peut ne pas même penser à ces questions ; une intuition instantanée nous guide.  Dans tous les autres cas, on ne peut y échapper, même si on ne les formule pas aussi clairement. On peut même se demander si leur principale fonction n’est pas de nous y ramener. De ce fait, ces choix difficiles ne nous laisseront pas en paix tant que n’aurons pas traversé l’épreuve qu’ils nous proposent. Ceci les différencie de choix techniques, pour lesquels nous pouvons parfois aussi hésiter (ex. parfum vanille ou fraise pour ma crème glacée ?) sans que cette hésitation ne nous cause de stress ou de malaise.

Paradoxalement, ce qui est essentiel dans nos vies est fréquemment ce qui est le plus difficile à définir et à exprimer. S’efforcer d’en être plus conscient peut facilement causer de l’inconfort et de l’anxiété parce que cela exige de faire face non seulement à l’incertitude de l’avenir mais aussi à une partie de l’inconnu et de l’inexploré en nous-mêmes. Si bien que nous pouvons aisément vivre quelques temps sans trop y penser...jusqu’à ce que certains choix nous y contraignent. Un autre aspect de ces choix peut les rendre difficiles : ils impliquent d’accepter une perte, parfois importante. Ne pas choisir permet d’entretenir l’illusion que toutes les possibilités peuvent advenir ; choisir une option signifie accepter que les autres disparaissent, et avec elles, très souvent, des sources de confort psychologique qui nous ont aidés jusqu’alors à traiter nos angoisses.  Choisir, c’est faire un deuil, et demande donc du temps.

En conséquence, faire ces choix nous amène à contacter notre boussole intérieure, avec laquelle nous ne sommes pas nécessairement reliés au quotidien, c'est-à-dire un lieu en nous-mêmes où nous pouvons nous confronter à ces grandes questions et où nous construisons le sens de nos vies.  Contacter cette boussole peut nous permettre ou pas de définir clairement ce qui est essentiel dans notre vie mais cela peut au moins nous fournir une base pour effectuer des choix que nous pourrons intuitivement sentir comme compatibles avec cet essentiel.

Tout cela est très apparent dans les récits de Bertrand, de Diana ou de Joan dans ce site.  Ils montrent combien ces questions sont brûlantes et combien il est difficile très souvent d’y répondre.

 

Remarques additionnelles

 Nous sommes conscients du fait que certains changements importants dans une vie peuvent ne pas résulter de ce que nous avons appelé ici des “choix majeurs”. Ces changements importants peuvent découler d’évènements sur lesquels nous n’avons n’a pas de pouvoir de décision (ex. un tremblement de terre), ou sur lesquels nous n’avons pas de prise consciente (ex. une maladie grave). Ils peuvent aussi résulter de choix banals, comme ceux que nous faisons en grand nombre tous les jours, mais dont on n’aura pas imaginé, cette fois-là, les conséquences  inhabituelles et disproportionnées : par exemple, choisir de prendre une certaine route, à une certaine heure, pour se rendre au travail et être victime innocente d’un accident de voiture sur le chemin, qui causera un handicap physique grave pour le reste de la vie. Ou encore, de façon plus agréable, accepter une invitation à une réception où l’on ne connaît personne et où l’on va rencontrer, sans s’y attendre, une personne qui va devenir son conjoint. Bien que des petits choix, apparemment sans grand enjeu, puissent avoir de grandes conséquences, nous ne nous y intéresserons pas ici. Ils sont liés au mystère du hasard, de la chance ou de la destinée, qui ne sont pas le sujet de cet article. Ceux qui nous intéressent ici sont les choix que les individus, au moment de les faire, ressentent à tort ou à raison comme étant majeurs pour leur vie.

Nous sommes également conscients que l’approche que nous prenons ici court-circuite un débat philosophique fondamental et éternel : celui de notre liberté de choix.  Selon certains points de vue, ce que nous allons choisir est déjà écrit dans le livre de notre destinée. Selon d’autres, nous croyons choisir quelque chose alors que c’est notre conditionnement social qui s’exprime à travers nous. Nous n’entrons pas dans ce débat ici malgré son intérêt sur le plan philosophique. En effet, sur un plan pratique, il n’aide pas celui ou celle qui se retrouve face à un choix, par exemple, au sujet d’un conjoint ou d’une carrière. A certains moments, quelle que soit l’étendue réelle de notre pouvoir de décision, nous avons le sentiment que nous devons décider et ce qui nous importe ici est ce qui se passe alors.

 

D’autres questions

Dans cet article, nous avons planté le décor. Nous avons défini ce que nous entendions par le terme de choix majeur dans la vie et nous avons décrit ce qui, selon nous, les rend spéciaux et souvent difficiles.  Avant d’introduire des personnes dans ce décor, et voir comment elles se comportent face à ces choix, une autre question va mériter notre attention dans cette phase introductive. La facilité ou la difficulté avec laquelle nous faisons un choix ne nous garantissent pas nécessairement que nous faisons le bon. Mais comment distinguer un bon choix d’un mauvais ? Et existe-t-il des mauvais choix ? Ce sera le sujet du prochain article.



[1] Lors d’une interview radiophonique, diffusée par France Musique en 2013

 


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