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Histoire de choix: (2) la bagarre entre les deux Joan, ou le difficile choix d'un premier job

Mai 2015

 Joan a 23 ans. Elle a fait de bonnes études, dans différents pays, elle est dynamique. Elle a fini par un Mastère Développement Durable dans une business school car elle a une sensibilité dans ce domaine. Au sortir de ses études, elle a le choix entre deux jobs, où elle a été acceptée. Elle est consciente que tout le monde n’a pas cette possibilité mais ce choix lui pose problème. Elle doit choisir d’ici un mois.

  Le choix est entre XYZ (une grande entreprise de services), avec un début de carrière dans la branche commerciale en Allemagne et ABC (autre grande entreprise, dans le secteur du tourisme), avec un itinéraire de formation qui va l’emmener dans divers pays, divers métiers du groupe et dans divers postes pendant 18 mois. Elle hésite. Dans une première conversation, elle semblait penser que XYZ était la voie de la raison alors que ABC semblait être la poursuite de sa vie d’étudiante «bourlingueuse ». Dans tous les cas, elle est plutôt attirée par de grandes entreprises ; elle a en tête, au fur et à mesure qu’elle aura des responsabilités, de faire progresser les idées du développement durable dans le monde de l’entreprise.

2 semaines plus tard...

Mai 2013

Est-ce que ta décision est prise ?

A priori, oui. C’est XYZ mais je n’ai pas encore appelé ABC pour leur dire que je ne prenais par leur offre.

 

Cela signifie que tu hésites encore à sauter le pas ?

Oui, j’ai du mal à prendre la décision. Je ne suis pas 100% convaincue que c’est la bonne décision. Je pense que je ne le serai jamais d’ailleurs. J’ai toujours l’espoir qu’il se passe quelque chose, qu’il y ait un événement qui me dise : « voilà la bonne décision », une sorte d’illumination. Mais je pense que cet évènement ne viendra pas.

 

Tu disais l’autre jour que tu voulais prendre ta décision rapidement. Qu’est-ce qui est stressant dans cette situation ?

Je n’arrive pas à prendre une décision dont je sois vraiment convaincue. C’est la bagarre entre les deux Joan. Il y a la Joan ambitieuse, qui veut faire carrière, et la Joan qui part sac au dos faire des randos en Amérique du Sud, l’alternative, qui se dit que le vie est courte et pourquoi faire des choses qu’on n’aime pas faire ? C’est un débat constant en moi qui me fatigue. Si c’est signé avec une des boîtes, au moins c’est fait.

 

L’autre jour, tu semblais dire que la Joan sac au dos, c’était ton passé d’étudiante.

Je vois XYZ comme un grand pas dans la vie d’adulte. Ce sera la première fois que je serai posée quelque part, au moins quelques années, c’est plus sérieux. ABC, c’est une transition plus soft dans la vie d’adulte, ça me fera vivre à droite à gauche pendant 18 mois. Louer un appartement non meublé, m’acheter un canapé et un frigo, ce serait nouveau, ça me fait un peu drôle.

 

Mais aujourd’hui, tu ne dis pas que cette Joan-là avec son sac à dos est le passé.

J’aurai toujours ce débat. Habiter une grande ville parce que c’est mieux pour la carrière, ou habiter au pied des montagnes parce que c’est mieux pour les randos.

Mais, entre XYZ et ABC, c’est plus ciblé.

 

Dans les moments où les choses te paraissent claires quant à la décision à prendre, comment cela se passe-t-il en toi ? Comment ressens-tu ta boussole ?

Le matin, quand j’avance bien dans mon travail, que je fais des choses qui sont sur ma liste de tâches, je me dis que je vais faire XYZ et je me demande comment j’ai pu envisager d’aller chez ABC. Vice-versa, le soir, quand je suis plus fatiguée, que je feuillette un bouquin, je me dis que ce sera ABC et je me demande comment j’ai pu penser à aller chez XYZ. Quand j’ai des moments de clarté, l’option que je ne choisis pas me paraît absurde. Quand je fais du sport, en ce moment je fais pas mal de tennis, c’est XYZ.

Quand je suis productive, c’est XYZ, quand j’ai des doutes, un besoin de confort, c’est ABC.

 

Et quand tu fais de la rando ?

Ce n’est pas clair. Mais je n’en ai pas fait beaucoup ces temps derniers.

L’autre jour, tu as dit : de toutes façons, je ne me marie pas avec la boîte que je vais choisir.

Oui, ça rend la décision un peu plus facile de se dire que je ne me marie pas. Je peux toujours partir si je vois que cela ne me va pas.

J’en ai beaucoup parlé à mes parents, à mes amis ; pas pour qu’ils me disent ce que je dois faire mais comment ils me voyaient, pour rassembler les arguments pour chaque option et pour les analyser. Ils ne me disent pas tous la même chose. Même mes parents ; ma mère me pousse vers ABC, mon père vers XYZ.

Après, j’ai fait un fichier Excel avec deux colonnes et j’ai essayé de mettre des scores à chaque option. Je n’ai pas vraiment réussi. Comment est-ce que je décide ce qui est plus important ? Par exemple, un de mes critères est la mobilité internationale. Chez XYZ, elle sera faible durant les trois premières années mais il y a de bonnes perspectives après. Chez ABC, elle sera forte pendant 18 mois mais après je risque de rester en Angleterre ou en Allemagne.

Puis, il y a maintenant une troisième phase ; je prends un peu de recul. Un ami m’a dit : « va faire une rando, essaye de t’écouter ». C’est là où j’en suis mais même là, c’est difficile. Le moment clé n’est pas arrivé. Je m’attends à une illumination mais je pense que je ne l’aurai pas.

 

7 mois plus tard... Joan avait finalement choisi l’entreprise XYZ (la Joan raisonnable) et travaille dans une grande ville allemande.

Janvier 2014

En un mot, oui, je pense avoir fait le bon choix. Je n'aime pas me perdre dans des regrets et remettre en question des décisions prises. Je préfère tirer le meilleur de ce que je décide de faire, d'où ma réponse de principe: oui. Après, j'avoue que je ne suis pas épanouie dans mon job chez XYZ. 

Les 2 premiers mois se sont très très bien passés mais ensuite tout s'est un peu gâté.

- J'ai terminé ma formation et ai donc commencé mon job. Je n'ai pas des clients qui font rêver et je découvre que les outils et processus sont souvent inéfficaces et frustrants.

- Mon manager a du quitter XYZ donc on a eu une certaine perte de structure et de soutien

- Le soleil nous a quittés ici, pour ne pas revenir (jusqu'en mai!?) et surtout

- Un de mes meilleurs amis, avec qui j'ai fait mes études aux USA, est décédé; un décès soudain qui m'a fait remettre en question beaucoup de choses, qui m'a sorti de mon petit monde où la raison contrôle tout, qui a ravivé le fameux débat entre les deux Joan et dont j'ai beaucoup de mal à me remettre. 

Dans tout ça, ce n'est pas facile de garder la motivation nécessaire et de me sentir vraiment bien dans mon job. Alors bien sûr j'ai des moments où je me demande si j'aurais été plus heureuse chez ABC. Mais je ne pense pas que ça aurait été le cas; ce sont juste les circonstances qui rendent la chose un peu difficile en ce moment. Je suis contente avec XYZ, je pense que c'est une entreprise géniale avec une culture qui me va bien, des collègues sympas, des produits superbes, une vision que j'aime beaucoup et avec laquelle je m'identifie, et surtout des possibilités d'évolutions très intéressantes. J'apprends énormément dans les ventes et je pense pouvoir y trouver mon bonheur professionnel pendant quelques années (avant d'intégrer de nouveau le développement durable dans mon job). Reste la ville où nous sommes ; elle ne me plait pas vraiment. Ce n'est pas une très belle ville, les montagnes sont trop loin, le soleil ne brille pas assez, les gens que j'y rencontre ont une mentalité trop citadine pour moi. Bref, l'objectif est de ne pas rester ici trop longtemps. 

 

Note de la rédaction :

Au cours de leur recherche, Denis et Phil ont rencontré d’autres cas où des personnes se trouvent tiraillées entre des voies qui chacune les amènent à devenir quelqu’un de différent. Ce tiraillement se fait entre « deux moi », pour reprendre l’expression d’une des personnes concernées.

Le faible nombre de ces observations (quatre en tout) ne permet pas de proposer une loi générale mais, ils ont pu constater plusieurs points communs :

-       Le phénomène survient à des tournants dans la vie tels que la sortie des études ou le passage à la retraite, où le champ des possibles se trouve ou se re-trouve très ouvert.

-       Les individus concernés sont exigeants, mus par des valeurs fortes

-       La tension que vit la personne n’est pas entre une voie qui serait positive et courageuse et une autre qui serait de l’ordre de la démission ou de la facilité. Elle se produit entre deux voies, et donc deux personnes en devenir, qui toutes les deux sont porteuses de développement personnel.

-       L’une est plus directement tournée vers l’action dans le monde ; l’autre est tournée vers une quête de soi plus intérieure via, suivant les âges et les individus, l’art, le contact avec la nature, la spiritualité ; dans cette seconde voie, l’insertion dans le monde social n’est pas nécessairement exclue mais elle va de pair avec cette recherche intérieure.

-       Chacun de ces deux pôles revêt une forme différente dans chaque histoire mais la structure de la tension semble identique.

 Une question reste ouverte, comme dans le cas de Joan : est-ce que l’une de ces personnes n’est pas simplement en fait celle du passé et n’assiste-t-on pas à un cas classique de résistance au changement ? Le cas de Joan indique que ce n’est pas si simple mais bien qu’il s’agit d’une tension qui va durer ; la mort d’un proche, qui a souvent pour effet de rappeler à une personne à ce qui est essentiel dans sa vie, n’a fait que re-stimuler cette tension. On peut d’ailleurs faire l’hypothèse que de nombreuses personnes, si elles sont exigeantes avec elles-mêmes et avec la vie, la connaissent à certains moments de leur parcours. Il n’y a pas, bien sûr, d’opposition fondamentale entre les deux pôles mais la tension vient de ce que les journées ne font que 24 heures...

 L’histoire de Joan permet également d’avancer deux autres hypothèses, car les autres cas observés vont dans le même sens.

-       La première tentation dans cette situation est de ne pas choisir, puis ensuite, si le non-choix ne devient plus tenable, de conserver l’option non privilégiée, sous une forme ou une autre, en mode mineur.

-       La décision est prise finalement soit parce que la personne a pu affiner peu à peu la perception de ce vers quoi elle veut aller, soit, plus prosaïquement, parce que des portes s’ouvrent dans une des voies alors qu’elles restent fermées dans l’autre.

 Toutefois, n’oublions pas que ces hypothèses reposent sur un petit nombre de cas et ne sauraient constituer des conclusions définitives.

 

 


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