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Histoire de choix : (3) quand il est trop tard pour arrêter le train

Janvier 2016

Dans le film « Quatre mariages et un enterrement » (Mike Newell, 1994), Charles ( joué par Hugh Grant) est sur le point de se marier avec Henrietta.

Pendant la cérémonie, le prêtre demande, comme il est d'usage, si quelqu'un dans l'assistance voit un obstacle quelconque au mariage. Contrairement à ce qui se passe d'ordinaire, quelqu'un se lève. C'est le frère de Charles. Comme il est sourd et muet, il demande à Charles de traduire à voix haute ce qu'il dit en langue des signes. C'est ainsi que Charles se retrouve en train de dire, au nom de son frère, que ce mariage n'est pas approprié car lui (Charles) en aime une autre. Le prêtre se tourne vers Charles et ce dernier confirme. Il reçoit une bonne gifle d'Henrietta et c'est la fin de ce mariage.

Charles avait initialement accepté ce mariage avec Henrietta parce que celle-ci avait insisté et parce qu'il n'avait de toutes façons pas d'autres perspectives attrayantes. Cependant, juste avant la cérémonie, il avait appris que Carrie, la femme qu'il aimait, venait de divorcer et se trouvait donc libre. Pendant la cérémonie, Charles était tourmenté ; il ressentait clairement qu'il n'était pas en train d'épouser la bonne personne mais il lui semblait qu'il était trop tard pour arrêter le déroulement du mariage. De ce fait, il n'y aurait probablement pas fait obstacle. Son frère a donc agi comme une sorte d'ange de la dernière minute, en l'aidant à retrouver une certaine clarté en lui et ainsi en lui évitant de faire un choix inadéquat.

Dans la vie réelle, de tels anges ne se manifestent pas très souvent, pourtant les situations de ce genre ne sont pas rares. Dans leur recherche sur les choix majeurs dans la vie,1 Denis Bourgeois et Phil Dixon ont recueilli plusieurs histoires de cas qu'ils ont dénommés “quand il est trop tard pour arrêter le train”. En voici deux.

Fabienne avait 25 ans lorsqu'elle s'est mariée. Une semaine avant le mariage, elle avait dit à sa soeur: “je fais une c...”. Néanmoins, elle n'a pas renoncé. Quelques jours après le mariage, elle ne pouvait plus marcher. Transfert à l'hôpital, diagnostic: sclérose en plaques. Depuis lors, elle se déplace en fauteuil roulant car elle ne peut faire quelques pas sans ce dernier. Quant au mariage, il n'a effectivement duré que quelques mois.“Je n'ai pas tout arrếté juste avant le mariage pour plusieurs raisons: mes parents avait déjà investi pas mal d'argent dans ce mariage, je ne voulais pas faire de peine à la mère de mon mari avec qui j'avais une relation très proche et qui était en train de mourir d'un cancer. Mais, finalement, même sans tout cela, je ne sais pas si j'aurais eu le courage d'infliger cela à mon mari. Pourtant, mon intuition était juste; le mariage n'a pas duré”.

( voir plus de détails dans “Nos choix majeurs dans la vie: en existe-t-il de mauvais?”)

Bernard avait 35 ans lorsqu'il a lancé une entreprise avec son épouse et une autre entreprise associée. Environ deux mois avant le lancement, il eut de sérieux doutes sur la robustesse de leur plan marketing. Il en parla un peu à son épouse mais, néanmoins, ils continuèrent. Cette entreprise fut lancée mais ne décolla jamais vraiment. Elle fut liquidée deux ans plus tard. Il y avait effectivement un problème sérieux avec le plan marketing.“J'ai probablement réalisé trop tard que nous n'allions pas vendre nos produits aussi facilement que nous le pensions. C'est une conversation avec quelqu'un qui était dans le même business qui a déclenché cela. Mais j'étais troublé. Si nous arrêtions à ce stade, ou si nous repoussions le lancement de plusieurs mois, les investissements avaient déjà été faits, nous devions de toutes façons payer un loyer pour les locaux car le bail était déjà signé. Et puis, qu'auraient pensé nos partenaires de nous: que nous étions indécis, que nous ne savions pas ce que nous voulions ? Et aussi, avec quoi aurions nous vécu pendant les mois qui allaient venir si nous ne démarrions pas? Nous avions un peu d'argent de coté mais pas énormément... Il y avait donc beaucoup d'inconvénients très contrariants à arrêter le processus du lancement qui était sur rail. Tout cela revient à des peurs en fait. Si bien que j'ai certes parlé à ma femme de mes doutes mais je n'ai sans doute pas été convaincant et on a continué...”

Le fil commun à ces histoires est un dilemme:

- d'un coté, une voix à l'intérieur de la personne lui dit que le choix qui est en train de se réaliser n'est pas le bon

- de l'autre, arrêter le train serait très couteux, à la fois en termes d'argent mais aussi sur le plan relationnel. Financièrement, de l'argent, parfois d'un montant non-négligeable, a été déjà investi ou promis mais ce n'est sans doute pas le plus gros obstacle. Dans tous les cas, arrêter le train signifierait indisposer ou causer de la douleur a plusieurs personnes et cela n'est jamais confortable. De plus, le risque est que ces personnes portent un jugement négatif sur le héros ou l'héroïne de l'histoire, comme quelqu'un d'irrésolu ou même de couard.

Dans tous les exemples collectés, le train, bien lancé, n'a pas été arrêté et, effectivement le choix s'est avéré “mauvais” si l'on considère les effets attendus (voir d'avantage à ce propos dans ce site dans “Existe-t-il des mauvais choix?”).

Très souvent, les mots ”courage” ou “peur” revenaient dans ces conversations. Ces personnes ressentaient qu'elles avaient manqué de courage; paradoxalement, reconnaître ses erreurs et ses faiblesse demande du courage.

Cela dit, deux questions demeurent:

1. Etait-il trop tard pour arrêter le train ou bien est-ce que, simplement, il semblait trop tard pour le faire ? Après tout, l'exemple du film “Quatre mariages et un enterrement” montre qu'on le peut, même à la toute dernière minute.

Dans le cas de Fabienne, il semble qu'elle ait décidé que les inconvénients de tout arrêter dépassaient les avantages qu'elle aurait pu en retirer. “Dans les jours qui ont précédé le mariage, je savais que je faisais une c... mais j'ai choisi de la faire. Je ne savais pas les conséquences que cela aurait mais cela m'a aussi permis de faire tout ce travail psychologique et spirituel. Je ne regrette rien. Je ne me suis jamais dit: “Et si je ne m'étais pas mariée, qu'est-ce qui se serait passé etc...”. Si on fait cela, on est ancré dans le passé, dans le négatif.”

Sur le même sujet, Bernard dit: “C'était probablement possible d'arrêter, ou de retarder le lancement mais, à ce moment-là, je n'avais pas le courage ni la compétence pour mener cela. Et on ne saura jamais quel aurait été le résultat, de toutes façons”.

2. Comment se fait-il que ces avertissements arrivèrent si tard et que, de ce fait, ces personnes se sont retrouvées devant un dilemme ? Aucune n'a pu répondre complètement à cette question. Elles avaient le sentiment qu'elles avaient peut-être reçu d'autres avertissements plus tôt mais qu'elles n'y avaient peut-être pas prêté attention. Cependant, le sens complet de ces aventures restait probablement à découvrir pour elles.

1Les histoires de choix qui sont rapportées ici ont été collectées dans le cadre d'une recherche sur les choix majeurs dans la vie, menée par Denis Bourgeois et Phil Dixon. D'autres histoires ont été ou seront publiées dans ce site, en même temps qu'une série en cours d'articles, en partie fondés sur ces histoires. Le premier d'entre eux donne des détails sur la recherche elle-même.


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