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Pourquoi ces méandres et ces détours ?

Mars 2013

Le récit d'un parcours et les explications qu’en donne l'intéressé.

Denis

29 Décembre 2012. Je vois le film « Severn, la voix de nos enfants » de Jean Paul Jaud. On y voit une jeune adolescente, Severn, s’adresser aux délégués de la conférence/sommet de la Terre Rio 1992 ; c’est un appel vibrant à la responsabilité vis-à-vis de la planète et à notre responsabilité vis-à-vis des générations futures. Le reste du film est de cette veine, c’est un appel vibrant pour les mêmes choses, aujourd’hui, s’appuyant à la fois sur un argumentaire rationnel et sur notre sensibilité.

Je suis déjà ultra convaincu ; toutefois, ce film est beau et je le regarde avec intérêt. En le voyant, il me vient que cet appel, ce cri que le monde va dans une fausse direction, ce cri-là, c’est le sens de ma vie (ou un des sens). C’est ce qui imprègne mon activité actuelle et ce qui l’a imprégnée de manière encore plus patente à mes débuts. Si, comme le dit Kierkegaard, on vit en avançant mais on comprend ce qu’on vit en regardant en arrière, alors ce sens m’apparaît, et cela m’émeut : je fais partie de cette cohorte dont le travail est de crier ça.

Pourtant, si j’y regarde de près, mon parcours n’a pas été linéaire, et ce sens-là n’a pas toujours été visible de l’extérieur ; je l’ai même parfois perdu de vue.

En fait, il y eu deux fils d'inspiration dans ma vie active: celui-ci, une relation respectueuse et responsable de l’homme à la nature et un autre,  qui est celui du sens au travail, de la relation de l’individu aux projets qui font sens pour lui. C’est parce que ces deux soucis étaient complètement absents de l’enseignement que j’ai reçu dans la business school où j’étais étudiant que j’ai quitté la voie tracée à laquelle elle me conduisait, et encore n’ai-je terminé mes études que surtout par respect pour les efforts qu’avaient fait mes parents pour m’éduquer. S’en sont suivis dix ans de travail dans la promotion et le développement de l’agriculture biologique. Là, les choses étaient claires.

Toutefois, au bout de dix ans, j’ai souhaité quitter ce monde, las des travers de la vie associative où sous couvert d’idéal, s’aiguisent les appétits de pouvoir et les compétitions d’ego. Ce que je ne savais pas à l’époque, c’est que je fuyais ainsi, mais en vain, ma propre propension au pouvoir et aux satisfactions de l’ego.

S’en sont suivis dix ans où je me suis éloigné du fil, du moins du premier, celui du respect pour la nature. Je me suis retrouvé dans le monde de l’entreprise, j’ai cru suivre une vocation de capitaine d’entreprise, j’ai été cadre, j’ai aussi créé ma start-up ( sans succès), j’ai appris beaucoup sur le monde de l’entreprise, ce qui allait me servir ensuite, mais je n’ai finalement pas abouti à un rêve, simplement au fait que j’avais réussi à mieux gagner ma vie que dans les années militantes...

Ensuite, et depuis vingt ans donc, je mène une vie où se mêlent recherche, formation/enseignement, et activité de consultant dans le domaine du management. J’ai donc par là même collé au second fil de mon histoire, celui du travail qui a du sens, du mystère de la relation entre l’individu et son projet. Il était déjà là depuis le début, en fait, mais en arrière-plan. C’est le dénominateur commun sous-jacent aux diverses missions, séminaires, programmes de formation, publications auxquels j’ai participé ou que j’ai créés durant cette période, même s’il n’est pas toujours apparu de façon explicite.

Depuis cinq ou six ans, j’ai pu y adjoindre le premier fil, celui sur le respect de la nature. Oh, certes, je ne l’avais jamais perdu dans ma vie privée, dans mes choix de consommateur et de citoyen : à quelle banque je confie mon argent, comment je le place quand j’en ai à placer, comment je le donne quand j’en ai à donner, auprès de qui je m’approvisionne en électricité, et bien sûr, en nourriture, comment je jardine...Mais il était comme endormi sur le plan professionnel, comme si l’autre avait pris la place. Le voici donc qui se réveille, et avec quelle force ! Le temps est venu où le monde de l’entreprise peut réfléchir sérieusement aux questions de sa responsabilité sociale et environnementale, où ces deux formes de responsabilités deviennent tellement voisines qu’il est possible et crédible de les évoquer de concert dans des programmes de formation ou des cours. J’enseigne dans une business school de renom et je fais partie de cette minorité d’enseignants qui s’attache à y montrer aux étudiants et aux dirigeants d’entreprises qu’il existe des moyens de concevoir l’économie et l’entreprise pour qu’elles soient une partie des solutions aux grands problèmes actuels de l’humanité, au lieu d’être une grande partie du problème. J’ai aussi une activité de consultant dans les mêmes directions. Je retrouve mes deux fils, toujours distincts mais proches et en bon voisinage. Autant dire que j'éprouve, comme dans mes dix premières années, dans un sentiment de plénitude par rapport à ce que je fais, un sentiment d’accomplir ce que je suis venu pour accomplir.

Mais pourquoi ces méandres et ces détours ?

Une première explication pourrait être dans le principe que les alchimistes nommaient « solve et coagula » (dissolution et coagulation). Pour purifier une préparation, ils la faisaient passer par ce processus de dissolution et de reconstitution. Mais ce principe dépasse cette pratique ; elle était pour eux, par résonance, une manière de se purifier eux-mêmes ; on le voit à l’œuvre, à grande échelle dans la naissance et la mort des civilisations, à plus petite échelle, dans les petites ruptures ou moments d’éloignement puis les temps de réconciliation et de rapprochement qui jalonnent la vie d’un couple. Il y a comme une sorte de respiration, d’alternance de Yin et de Yang, qui peut s’appliquer ici également. Comme je l’ai dit plus haut, mon investissement initial dans le respect de la nature n’était pas exempt de la marque de mon coté « ombre », que je n’ai appris à explorer qu’au fur et à mesure de ma vie. Une phase de « solve » a pu logiquement succéder à une phase de « coagula » pour purifier la façon dont j’allais ensuite reprendre la poursuite de ce fil.

Et puis, il faut du temps pour qu’un nouveau « coagula » prenne. Peut-être lui a-t-il fallu 25 ans si on peut considérer qu’il se produit en ce moment. Cela m’évoque la phrase de Marianne Willamson : «  ce qui nous effraie le plus, ce n’est pas notre ombre, c’est notre lumière ». Il a fallu du temps et du travail. Me vient également à l’esprit la structure des mythes, telle que proposée par Joseph Campbell. J’ai connu un premier état de bien-être, le héros est dans son château, mais ni le héros ni cet état ne sont parfaits. Le héros est donc chassé du château, il erre, doit affronter des épreuves pour finalement retrouver son royaume et sa promise. La différence avec le mythe est que je ne sais pas combien de temps je resterai dans le château, je ne sais si un autre cycle ne m’attend pas un jour...

Une seconde explication est que les détours sont nécessaires pour apprendre des choses qui vont servir ensuite. Je n’aurais sans doute pas pu faire ce que j’ai fait dans la seconde partie de ma carrière si je n’avais pas vécu la vie de cadre et d’entrepreneur pendant dix ans, même si ces années-là m’apparaissent aujourd’hui comme celles où j’étais le plus éloigné de mon fil.

Une troisième explication est sans doute celle que j’aurai plus tard dans ma vie. Celle-ci ne semble pas terminée et je n’ai pas tout compris...


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