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Un PDG change de vie - Bertrand

Mars 2013, Novembre 2014

 

Bertrand  a mené une carrière réussie dans de grands groupes agro-alimentaires. Ses derniers postes étaient des postes de PDG  de sociétés de taille importante.

Il a quitté le dernier il y a deux ans.

 Mon but a changé au cours de la vie. Le premier but était de devenir un homme libre ; je suis issu d’un milieu modeste ; pour moi, être libre, c’était avoir assez d’argent pour faire ce que je veux, quand je veux, dire zut à qui je veux.

J’ai atteint ça assez tôt, vers 40 ans. Depuis que j’ai acquis ça, je me rends compte qu’on ne peut pas vivre seul, qu’on ne peut pas dire zut à tout le monde. J’ai tracé comme une flèche jusqu’à 40 ans sans me poser trop de questions et je me suis rendu compte que c’était un leurre ; l’argent te donne une liberté, mais qu’est-ce qu’est-ce que tu en fais ?

J’ai commencé à me poser d’autres questions et aussi à chercher à mieux comprendre les autres.

Aujourd’hui, j’ai rabaissé mes ambitions parce que mon but est inaccessible. Le chemin est devenu plus important que le but. On ne peut pas s’épanouir seul ; il y a de grands enjeux dans la société aujourd’hui : la cohésion sociale ; les riches deviennent de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres ; les riches, tant mieux pour eux, mais il faut éviter que les pauvres le deviennent encore plus. L’écologie : les écologistes disent qu’on prend maintenant plus à la planète que ce qu’elle peut donner, et certains disent que c’est déjà trop tard pour redresser la situation. Alors, retrouver un boulot dans l’agro-alimentaire (le domaine que je connais) devient problématique, vu que l’agro-alimentaire ne contribue pas à améliorer la vie des gens. Au début de ma carrière, je pensais que cette industrie apportait des solutions. Mais je vois maintenant les problèmes d’obésité, le fait qu’elle détruit des terres pour des productions industrielles alors que ces terres pourraient servir à nourrir les gens sur place. Mais quand j’essaie d’entrer dans un  milieu différent, je n’y arrive pas ; je viens du monde des pollueurs. J’ai écrit, par exemple, à Max Havelaar, mais je n’ai pas eu de réponse.

Cela n’a pas été une nouvelle agréable pour moi de réaliser que l’ industrie agro-alimentaire « tue ». Pour moi, avant, les empoisonneurs, c’étaient par exemple les marchands de tabac. Mais la bouffe tue autant que la cigarette ; l’agro-alimentaire, c’est trop de sel, trop de sucre et trop de graisses. Je n’ai compris tout cela que récemment. Je me suis mis à donner de l’argent à des paysans suisses qui aident des paysans africains à se développer. J’aimerais apporter ma contribution à des solutions.  Je ne regarde plus uniquement l’actionnaire. Pour moi, il y a aussi le consommateur, les clients, les employés. Mais le monde est ce qu’il est, je ne peux qu’essayer d’apporter ma contribution à son amélioration, mais, c’est comme quand on élève des enfants, ça a ses limites.

 Cette contribution que tu peux apporter, qu'est que c'est ?

La meilleure idée que j’ai eue jusqu’à présent, c’est une ferme bio en Pologne ; terrains vierges, autonomie énergétique, vente de légumes en Allemagne, Suisse, France, en vendant bon marché parce que se passant d’intermédiaires. J’hésite à me lancer à faire ça. Je sors de mon domaine de compétence... et je dois aussi m’asseoir sur mon besoin de reconnaissance.

 Ce que tu dis là, c’est maintenant, à 55 ans. Mais entre 40 et 55 ans, tu cherchais quoi ?

Le changement s’est fait progressivement, c’est tout un processus. Une fois que tu as atteint un but, l’autre ne s’impose pas à toi d’un seul coup. Et puis je suis pris dans une tension car j’ai toujours ce besoin de reconnaissance. Etre un grand patron, le titre, le job que tu as, ça me titille, ça ne devrait pas, mais je ne vais pas le nier, c’est comme ça. Un job de CEO, tu as ta bagnole, ton  chauffeur... Ce qu’il y a aussi, c’est que je suis devenu inflexible. Avec ZZ (nb : la dernière entreprise qu’il a dirigée), ça a cassé vite avec les propriétaires. J’aurais du mal maintenant, sans doute, à composer avec des actionnaires. Dans un sens, ça m’aide par rapport à mon but.

 Inflexible ?

Oui, je dis ce que j’ai à dire que ça plaise ou non. Pour moi, ce courage-là est important. Pourquoi est-on dans une société où tout le monde ment ? Il n’y a qu’à voir la campagne électorale récente. Sarkozy et Hollande ne sont pas des imbéciles, mais ils n’ont  pas parlé aux français des vrais problèmes. Peut-être parce qu’ils ne veulent pas l’entendre ? Je commence à aborder le métier du conseil et je me rends compte que les gens ne veulent pas entendre ton avis, ils attendent que tu les confortes dans les idées qu’ils ont déjà.

 Même dans un milieu plus écologique, tu risques de rencontrer des gens  avec leurs faiblesses, leur manque de courage...

C’est vrai. Mais je n’ai pas de réponse. Il y a toujours la tentation du repli sur soi. Mais ce n’est pas dans mon tempérament de faire l’ermite.

 Comment cette question sur la franchise, le courage, s’articule avec tes différents buts ?

Quand j’étais chez YY (nb : son avant-dernier job),  tous les problèmes que j’avais annoncés sont arrivés comme je le leur avais dit. Mais ce n’est pas grave, ils y arrivent, ils se débrouillent autrement. Je me serais tu, j’y serais toujours. Ce franc-parler m’a nui dans ma carrière. C’est comme dans le film : « Le cercle des poètes disparus ».

 Et avant 40 ans, comment faisais-tu ?

Chez WW, je rendais plein de services, ils me prenaient comme j’étais. J’en suis parti. Et ensuite, chez XX puis YY, je n’ai pas eu la même protection d’en haut. Si on m’avait mis des claques plus tôt, je serai peut-être rentré dans le rang, comme les autres. Je me souviens d’un copain qui était Général et qui me disait : « Je la ferme tant que je ne suis pas chef d’Etat Major. Tant que je ne le suis pas, je ne peux pas l’ ouvrir ».

 Le chemin devient plus important que le but : que veux-tu dire ?

A 20 ans, on a tout le temps devant soi. A 55 ans, je n’ai plus beaucoup de temps devant moi. Et je ne peux pas atteindre mon but. Donc le chemin devient plus important. Il apporte la satisfaction de faire quelque chose d’utile. Je fais souvent le parallèle avec l’éducation des enfants. Ce que je fais, j’essaye de le faire plus pour les autres que pour moi.

 Dans ce périple, y a –t-il eu un changement personnel ?

Oui et non. J’ai toujours cette tension. Ma compagne me challenge là-dessus ; elle me dit : tu es à la fois pour nourrir la planète et tu es encore tenté d’être un CEO comme un autre. C’est en moi aussi.  Pour éviter d’être tenté par ça, il faudrait que je rentre dans qqch qui m’engage dans l’autre voie. Sinon, si le CEO de YY s’en va et qu’ils me rappellent, je risque de dire oui.

 Qu’est-ce qui t’attire dans ce job de CEO ?

La reconnaissance. Je vois bien quand je dis aux gens aujourd’hui ce que je fais, ça n’allume pas grand-chose dans leur regard. Je sais que la reconnaissance que l’on a quand on est CEO est très superficielle. La vraie, c’est celle qui vient des amis, des gens qui te reconnaissent pour ce que tu es. C’est comme les femmes et le maquillage ; on sait que c’est du maquillage mais elles s’en mettent.

 Donc, tu n’as pas complètement renoncé à reprendre un job de CEO ?

Non. Mais, quand je rencontre des gens pour ça,  dans mon discours, quelque chose ne passe plus. Je ne sais pas quoi. Je me suis mis hors-jeu. Je n’arrive pas à le définir. Avant, quand je candidatais, j’étais certain de décrocher le job. Maintenant, je suis souvent en finale mais je ne gagne plus. Le produit Bertrand F.  se vend moins bien.

 Le produit Bertrand F. a changé mais tu continues à essayer de le vendre à ton ancienne clientèle....

C’est possible que les questions que je me pose jouent là-dedans. Les gens que je rencontre s’en foutent, ils ne voient que l’actionnaire.

 En fait, tu as un pied dans un monde et un pied dans un autre ?

Oui, c’est là où j’en suis.

 Les questions éthiques que tu te poses, c’est une contrainte ou un guide pour trouver ta voie ?

C’est les deux ; c’est une vraie contrainte, comme le code de la route : il faut des feux rouges, sinon ce serait le bazar. Mais c’est aussi une opportunité pour trouver une route. Si l’éthique était mieux respectée, on n’aurait pas le monde dans lequel on vit.

 Quand tu réalises que l’industrie agro-alimentaire, c’est du sucre, du sel, de la graisse, et que cela te bloque éthiquement pour continuer dans cette direction, c’est aussi une aide pour trouver ta voie ?

Oui, exactement. Il faut juste voir si ce n’est pas une justification post-achat, comme on dit en marketing. Si j’étais encore CEO chez YY, est-ce que je me poserais ces questions là ? C’est vrai que je me les posais déjà mais pas aussi intensément. Des tas de gens font des choses parce qu’ils n’ont pas d’autre choix. J’ai le choix, j’ai donc plus de responsabilités.

 Je ne sais pas si tu connais le livre de David Whyte sur les 3 mariages, avec son activité dans le monde, avec son conjoint et avec soi-même. Son idée est qu’ils sont liés, ou en tous cas, qu’ils doivent l’être pour se réaliser dans la vie. Ton « contrat » avec ton activité professionnelle est en train de changer. Et les autres ?

J’ai divorcé à 45 ans, trop de divergences dans le couple, liées à des valeurs différentes. Il y avait tension sur le contrat, sur comment je voyais ma vie évoluer. Ma compagne actuelle, elle,  adhère à mes choix et me supporte dans cette transition. On est ensemble à cause de ça. Elle me pousse à m’engager du coté ferme bio.

 Donc le deuxième mariage évolue avec le premier... Et le troisième, celui avec toi-même ?

Ma femme me disait que je ne me respecte pas, c’est pour cela que je ne respecte pas assez les autres.  Est-ce que je me respecte plus maintenant ? Je ne sais pas.

 A t’entendre, il semble que ton «3ème mariage » marchait aussi jusqu’à 40 ans : le contrat était : « tu la fermes et tu as de la reconnaissance en échange ».

C’est peut-être ça, je ne peux pas dire. C’était aussi une époque où on se posait moins de questions, les problèmes actuels n’étaient pas aussi criants.

 Quel a été le rôle du hasard dans ton parcours ?

Je crois qu’il joue un grand rôle. Certes, il faut pouvoir en profiter, être en mouvement ; mais il existe des tas de gens compétents, autant que moi. Mais j’ai été souvent au bon moment, au bon endroit avec les bonnes personnes.

 Oui, mais, comme par hasard, cela ne marche plus aujourd’hui alors que tu te cherches ?

Je le constate comme toi...

 

Deux ans plus tard...

 Bertrand a changé de vie ; il se dit heureux de vivre et cela se voit sur son visage. Sa compagne ayant été mutée à l’étranger, il l’a suivie et il apprécie la vie dans une métropole internationale réputée.

 La vie est belle. Je suis incroyablement détendu et je n’ai jamais si bien joué au golf et au tennis ! J’ai renoncé à mes désirs d’être encore CEO. Je me suis retiré des réseaux et des endroits où des chasseurs pouvaient me repérer. Je ne suis plus sur leurs radars. Question business, j’ai pris 40% d’une petite boîte, celle d’un ami, j’y collabore 2 jours/semaine mais, lorsque nous ne sommes pas d’accord, c’est lui qui décide, pas moi. Je vois des choses qui ne vont pas dans la boîte mais, pour la première fois, je n’en suis pas stressé... Je suis content d’aider cet ami, je le fais plus pour lui et notre amitié que pour le business lui-même. Je suis content de donner.

 Le livre qu’il lit en ce moment : Les usurpateurs - comment les entreprises transnationales prennent le pouvoir – Susan George.

 Je suis d’accord avec 90% de ce qu’elle écrit. Si j’étais Président, la suppression du lobbying serait dans les cinq premières mesures que je prendrais.

 Comment as-tu opéré ce changement ? Il y a deux ans, tu n’étais pas prêt à renoncer à la possibilité d’être à nouveau CEO quelque part.

 Je ne sais pas, il n’y a pas eu d’évènement marquant, pas de rêve prémonitoire... Il s’est simplement passé deux ans. Le cycle de la vie doit avoir son rôle. J’oublie souvent mon âge mais mon corps me le rappelle parfois, par exemple quand je joue au tennis ! Je dois l’accepter. C’est un phénomène naturel, j’ai 57 ans, je n’ai plus l’âge pour être CEO. Il y a malgré tout quelque chose dont je ne suis pas satisfait. Tout cela ne me suffit pas ; même le travail avec mon ami, c’est bien mais ce n’est pas cela qu’il me faut. J’ai commencé à chercher mais je n’ai pas encore trouvé une cause où je puisse me rendre utile. Je fais roue libre, la vie ici est sympa mais j’aurais besoin d’un endroit où mettre mon énergie. 

 

 

 


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