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Un PDG change de vie - Marc

Juillet 2013

 

Marc Théry a longtemps mené une carrière d’ingénieur  puis de PDG avant de prendre un tout autre chemin...Il travaille aujourd’hui principalement pour la communauté de communes du Mené, dans les Côtes d’Armor. Il y  pilote un projet d’avant-garde, celui de l’autonomie énergétique du territoire. 

 

 

Ma première rupture, elle est dans mes études. J’étais plutôt bon élève et je me suis retrouvé à Polytechnique. Grâce au lycée et à la filière où j’étais parce que, dans d’autres lycées, je n’y aurai pas été. J’étais marqué quand même par une culture familiale, par des valeurs familiales, notamment, fortes. Et, en faisant ce cursus Polytechnique, je ne me suis pas posé de questions sur ce que ça signifiait. Je m’y suis retrouvé, à faire des choses très intéressantes, mais avec une orientation de fond qui était assez fondamentalement en désaccord avec les valeurs que j’avais reçues, et qui sont toujours les mêmes d’ailleurs aujourd’hui. Du coup, j’ai été amené à ne pas du tout être dans le moule et à prendre à la sortie une orientation qui était de tourner le dos à l’administration, à la haute administration, enfin à tout ce complexe, ma vie tourne autour de ça, ce complexe administrativo-politico- grand business, tout ce truc qui mène le pays et où tu as des gens qui ont des jeux qui pour moi sont des jeux malhonnêtes, qui ne vont pas du tout dans les valeurs que je défends, c'est-à-dire des gens qui sont sans scrupules...

La perspective d’être un haut-fonctionnaire, qui peut être amené à faire des choses qu’il rejette fondamentalement, parce que c’est ça un haut-fonctionnaire : c’est un type, on lui dit « fais ça » et il le fait, avec compétence etc.. même si c’est vraiment contre ses valeurs. Il peut dire «  je sépare les mondes » mais à partir de là on tombe dans la schizophrénie. Et donc, je suis parti ; ma première rupture, elle est là.

J’ai essayé de faire de la recherche, mais elle était complètement hors du moule moule. Barranger, le professeur de l’X qui avait travaillé sur le projet de Kervran, le projet sur les transmutations, on l’a fait passer pour fou et on l’aurait carrément interné. Il était pas fou ce mec là. C’était un as. Donc je ne voulais pas ça. Alors je me suis retrouvé dans des petites boîtes à faire des trucs techniques, puis  du management, qui est l’horizon ultime des types qui essaient d’élargir.  Je n’y ai jamais rencontré d’autres polytechniciens ; on était vraiment dans des sphères radicalement différentes. C’est époustouflant. La première rupture, elle est là.

... J’ai fait au total dans ma carrière cinq entreprises. Pour finalement me retrouver PDG de la société XX, filiale du groupe français YY bien connu. J’ai eu trois ans super et puis, à partir de 1997-1998,  ça a été la première crise en Asie ; elle a été terrible. Elle avait atteint la Russie et, à l’époque, j’avais réussi à faire plus d’un tiers de mon chiffre d’affaires en Russie, avec une équipe fantastique qui était là-bas. Du jour au lendemain, en 1998, hop, j’ai fait zéro en Russie. Un tiers de mon chiffre d’affaires avait disparu parce qu’ils avaient changé les règles etc...Et là, j’ai eu après trois ans difficiles et à la fin le groupe  YY qui était confronté aux mêmes difficultés (j’étais plus touché parce que je dépendais plus du marché russe mais ils étaient aussi touchés) avait trouvé le remède miracle : on garde quelques usines phares en France et hop tout ce qu’on peut sortir, on le met en Chine. Et donc, quand ils m’ont dit « c’est ça », j’avais 500 personnes dans des usines, j’ai dit « pas avec moi ». Donc j’ai proposé des stratégies alternatives, le groupe était conseillé par un gros cabinet de conseil qui leur avait dit « ouh là là... » et donc on s’est séparés, voilà. Et en Février 2001, je me suis retrouvé déchu de tous les attributs de la notabilité et du pouvoir...avec un parachute en plaqué or, c'est-à-dire un parachute qui est assez vite tombé par terre.

A ces deux moments... notamment quand je suis sorti de l’X, je me souviens que mon père m’a dit : « tu sais, il y a jamais eu de fonctionnaire dans la famille », j’ai compris ce qu’effectivement, je ne pourrais pas faire. Le fonctionnaire, lui, il est payé, et notamment un X... A l’X on forme les gens et on les sélectionne en fonction de leur capacité à fermer leur gueule et à se cantonner dans leur boulot. C’est un peu ce que je revis maintenant, étant de nouveau passé dans la fonction publique. Je le vis différemment mais les élus me disent bien : « eh, c’est nous les élus, tu restes à ta place, tu fais ce qu’on te dit ». Ils ne le font pas trop, mais c’est sous-jacent. Et donc, je n’étais pas fait pour ça. Quand il fait jour et qu’on te dit « il fait nuit » tu peux dire « il fait nuit » et on te met un chèque dans la poche, ou alors tu dis « vous êtes fous » et tu te fais virer.  Et là, à nouveau : ce qui avait marqué ma vie en tant que chef d’entreprise, c’était d’avoir travaillé à l’implication des gens de la boîte.   Et là, comment peux-tu leur dire : « c’était une connerie, on vous vire ». Tu ne peux plus te regarder dans la glace. Mais il y a des gens, si, ça ne les gêne pas. Ils te disent : « on ne peut pas faire autrement, et ce sera fait plus proprement si c’est nous ».

A plusieurs reprises dans ce que tu dis, il y a une charge contre les fonctionnaires. Parfois, elle est clairement adressée aux hauts-fonctionnaires. Mais parfois non. qui vises-tu par là ? 

Je vise plutôt les fonctionnaires régaliens et tous ceux qui assument des missions sous contraintes fortes, et d’autant plus qu’ils sont dans les strates élevées de la fonction publique. D’un bout à l’autre de l’échelle, il y a ce deal : d’un coté un statut très sécurisé, et pour le haut, quand même bien confortable avec des “à côté” ; et en contrepartie, l’obligation d’être une courroie de transmission au service de l’Rtat, sans droit aux états d’âme. Ma tradition familiale s’enracine dans le monde des professions libérales et des petits entrepreneurs, des indépendants, donc plutôt à l’opposé de la fonction publique pure et dure, et du reste, comme je l’ai moi-même expérimenté, des situations subordonnées y compris dans les entreprises. Mais dans le privé, en cas de divergence, on change(ait) facilement, alors que la mentalisation des fonctionnaires, entre autres et notamment à l’X, est faite sur l’échange entre une situation personnelle assez inexpugnable et l’accomplissement des missions sans état d’âme. 

Est-ce que ça a été difficile de prendre cette décision de partir de chez XX ?

Non, non, à la limite, je pouvais avoir le choix, mais je me suis mis dans une situation où je n’avais pas le choix. La décision en fait se prend avant : quand tu dis que tu n’adhères pas à ce qu’ils te proposent et qu’ils ne veulent pas des stratégies alternatives que tu proposes, il ne reste plus qu’à se séparer.

 Et qu’est-ce qui fait que tu n’as pas cherché à reprendre un boulot dans une sixième boîte ?

Bien sûr que si, j’ai cherché. Mais je suis marqué au fer rouge après. D’une part, il y a le téléphone qui marche et puis ils te demandent pourquoi tu es parti de XX. Ils voient aussi que tu n’es pas complètement mentalisé sur le profit, l’hyper profit et les 25% de rémunération des capitaux investis. Ça se voit. Et donc, comme je ne postulais plus pour des postes techniques mais pour des postes de direction générale, ça fait désordre, ça fait pas clair.

Je suis tombé sur un type génial. Il avait trouvé quelque chose de superbe dans les moteurs pneumatiques. J’ai passé un an avec lui, jusqu’à l’été 2002 à essayer de monter son business. On avait tout monté, c’était prêt, on avait les financiers, on avait tout. Et au dernier moment, il m’a lâché, il m‘a dit : « tu vas tout me piquer ». Je lui ai dit : « tu rigoles ». C’est le syndrome de l’inventeur... Du coup, son truc est tombé à l’eau, il n’en a rien fait. C’était des marchés de plusieurs milliards d’euros, avec de grosses marges. Le business était génial... Alors, après, j’ai mis quand même six bons mois à m’en remettre.

J’étais dans ma maison de Bretagne, qu’on avait prise quinze ans avant comme maison de campagne (au départ, c’est ma femme qui l’avait voulue). J’avais une petite activité de conseil ; j’ai fait quelques interventions au Maroc, dans des programmes européens, des petits trucs. Et puis, à partir de 2003-2004, j’ai commencé à travailler avec mes voisins, les élus, le maire de St Gouëno, qui commençait à s’intéresser... et puis c’est parti.

Pourquoi à ce moment-là ? Les conditions pour un tel projet n’étaient pas encore réunies auparavant ?

Non, elles n’étaient pas déjà là. Mais je m’intéressais déjà à ces questions énergétiques. J’avais monté avec des cousins et oncle un parc éolien dans le Pas-de Calais. En 2003-2004, s’est installé un parc éolien sur une commune voisine. C’était le début de l’éolien. Et il y avait un éleveur qui travaillait sur un projet de méthanisation, et ce projet mûrissait. C’était aussi le moment où les cours du pétrole commençaient à décoller ; il se passait pas mal de choses. Du coup les élus commençaient à se dire : « pourquoi nous aussi ne monterions-nous pas un parc éolien ?». C’est là que je leur ai dit : « je sais comment ça se monte, je sais ce que ça rapporte ». J’ai été le premier à leur dire, jusqu’à maintenant pour leur malheur mais j’espère que ce sera pour leur bonheur plus tard, rapidement : à l’époque, un parc éolien ça retournait 25% sur capitaux propres par an. Pas mal ! C’est ce qu’on avait dans le parc qu’on avait monté dans le Pas de Calais. Je leur ai dit ça, ça les a intéressés et de fil en aiguille, voilà... Sur ces entrefaites, il y a eu une maturation et ils ont lancé une réflexion sur l’avenir de l’économie. Dans ces années là, il y a eu la faillite de Bourgoin, qui a été plus traumatisante encore que celle de Doux, avec des élevages et des usines qui ferment ; ça ne nous a pas touchés mais c’est tombé pas très loin. Et les gens se disent : « ouh là mais on dépend complètement de l’usine du coin, Kermené, l’abattoir » ; avec 2500 personnes qui travaillent dedans, sur un territoire de 6500 personnes ; c’était la manne qui faisait vivre aussi les collectivités. Et donc ils commencent à réfléchir et c’est là que la réflexion tombe très rapidement sur l’énergie. Et l’autosuffisance énergétique, c’est la visite à Güssing. C’est déterminant, c’est la révélation. (nb : commune autrichienne qui fonctionne entièrement en autonomie énergétique)

Pour toi aussi ?

Pour moi aussi, oui. Ah oui !

Si on regarde ce que faisais en 2000, patron de boîte, et ce que tu faisais en 2005, grosso modo ce que tu fais aujourd’hui, c'est-à-dire un acteur engagé de la transition énergétique...

Oui, voilà, exactement

 ...Comment s’est fait ce passage ?

Ça s’est fait par une succession de coïncidences. Je n’aurais pas été sur ce territoire, je ne le serai pas devenu parce que, honnêtement, je me suis pas mal déplacé dans divers territoires ruraux ou péri-urbains, et aujourd’hui encore, je travaille avec d’autres territoires que le Méné. Ça ne s’y serait pas fait. Ça s’est fait là parce qu’il y a eu deux maires, dont le Président de la Communauté de communes, qui ont été convaincus, que c’était indispensable pour le territoire. C’est la volonté politique.

D’accord, mais ça c’est un versant. D’accord, tu n’aurais pas rencontré ces gens là, tu n’aurais pas fait ça. Mais, tu aurais pu les rencontrer et ne pas faire ça.

Oui, c’est vrai. J’avais déjà réfléchi, étant électricien et ingénieur, aux problématiques de l’éolien,  par exemple.  Je connaissais bien la question. Et d’autre part, depuis toujours, je me documente, je fais des veilles sur des secteurs, et je surveillais déjà le secteur de l’énergie. Et donc je me suis dit que l’occasion était particulièrement intéressante. Il y a aussi que je me suis très bien entendu avec le maire de St Gouëno ; il y a ce facteur personnel, il m’a poussé, et encore aujourd’hui, il me pousse.

D’accord, tu t’intéressais à l’énergie. Mais tu aurais pu t’y intéresser comme un businessman ou un ingénieur. Mais on sent que cette idée de transition énergétique touche plus profond chez toi, elle touche une valeur forte

Oui

 Et dans tout ce que tu me racontes jusqu’à présent, je n’ai pas encore compris comment elle est née, où est-ce qu’elle était...

J’ai deux choses, si tu veux : premièrement, étant bien au courant du domaine, je suis convaincu que cette transition, elle est inéluctable et qu’il faut la faire de manière correcte. Ça c’est un élément qui joue quand même de manière pas négligeable. Mais ce qui me donne peut-être aujourd’hui le plus la motivation, ce sont tous les gens qui nient ce fait et qui profitent du fait qu’ils nient.

On retrouve les gens que tu as fuis au début ?

Voilà. C’est tout le système qu’on décrit depuis tout à l’heure qui me rend naze. Ça finit par une motivation politique finalement.

Et celle-là, elle est venue progressivement ?

Non, elle est en moi depuis longtemps. Elle se cristallise particulièrement sur ce domaine là.

C’est un peu comme si ce complexe industrialo-administratif que tu as fui à 20 ans, finalement tu avais rendez-vous avec lui maintenant ?

Oui, c’est un petit peu ça, exactement. J’ai toujours eu cette aversion mais je n’étais pas confronté à ça avant. Alors que sur ce domaine là, qui est quand même un domaine clé, là, je suis confronté vraiment, ça me prend aux tripes. Mais c’est ça en fait les valeurs que mon père m’a passées, les valeurs familiales. Depuis dix ans que j’ai un peu plus de temps, je travaille encore beaucoup mais c’est quand même une vie différente, avec moins de déplacements, je lis et j’ai pu me repencher sur l’histoire de certains de mes aïeux ; je sais que j’avais des aïeux qui étaient comme ça, qui étaient... c’est pas du donquichotisme mais c’est de se dire qu’il y a quand même des trucs qu’on ne peut pas supporter. Il y a des gens qui te racontent des mensonges à jet continu...

Qu’est-ce que c’est ces valeurs dont tu parles ?

C’est des valeurs d’honnêteté, de rectitude morale. Mais à un sens profond... tous les moyens ne sont pas bons. Il y a des moyens que tu ne peux pas utiliser. Il y a deux attitudes qui sont également révoltantes. Celle de ceux qui disent : « moi je fais ce qu’on m’a commandé », « si j’avais refusé, j’aurais eu des ennuis »...C’est l’attitude de l’apparatchik. Et puis, il y a l’attitude de l’ultra libéral, des boîtes qui vont mettre des gens à la rue et qui te disent : «  si on ne le faisait pas, de toutes façons, d’autres le feraient ». On voit ça tout le temps. Tu as peu de gens qui disent : « non, je ne le ferai pas, même si on me l’ordonne »

Si tu devais faire un classement des périodes de ta vie en fonction de comment tu te sentais dans ce que tu faisais, où classerais-tu celle-ci ?

Elle se place dans les deux premières. L’autre, c’est les 9 ans que j’ai passés dans mon avant dernière boîte. On travaillait beaucoup sur le levier humain, en particulier par des démarches d’amélioration de la qualité, en entraînant vraiment tout le monde et en changeant substantiellement le contenu du travail.  On a fait des choses extraordinaires !


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