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Eloge des questions

 Octobre 2012

 Que faisons-nous à nous-mêmes lorsque nous cherchons des réponses à une question qui importe vraiment pour nous, c'est-à-dire quand nous faisons de la   recherche, que ce soit dans le cadre d’une profession ou occasionnellement ?   Nous sommes tous susceptibles d’être chercheurs occasionnels, à un moment ou un autre, et il n’est pas nécessaire de publier des articles dans des journaux scientifiques pour ce faire. Chacun de nous fait de la recherche à partir du moment où nous nous attachons à approfondir notre compréhension de quelque chose et que nous y consacrons du temps et de l’énergie de manière significative.

 J’ai été poussé à faire une recherche sur ce sujet parce que je ressentais que les questions qui font vraiment sens ont comme quelque chose de magique, qu’elles ont un pouvoir de transformation sur l’individu qui se les pose. Dans le mythe de Perceval, un épisode illustre bien cela. Un soir, Perceval est admis dans le château du Graal, sans savoir où il arrive, sans même savoir ce qu’est le Graal. Il assiste là à des choses qu’il ne comprend pas : cette pierre magnifique, portée avec solennité par certains des habitants du château et qui leur fournit de la nourriture en abondance ; le seigneur du lieu, souffrant et allongé sur un divan. Il est tenté de poser des questions mais il se retient de le faire car son mentor lui avait enseigné qu’un chevalier ne révèle pas son ignorance, que seuls les fous et les espions posent des questions. Le lendemain, il est rejeté du château. Il apprend ensuite, d’une personne qu’il rencontre, qu’il aurait dû poser une question : il aurait dû demander pourquoi ce seigneur souffrait.  Il aurait alors été admis à rester auprès du Graal et à le servir ;  ceci aurait permis au pays du Graal de revivre, et il en avait alors grand besoin. Plus tard, après plusieurs années douloureuses, Perceval retrouve finalement le château du Graal ; il pose la question et il est admis au sein du château. Il est même intronisé roi de ce pays:  il a trouvé sa place dans ce monde...Poser la question ne fut pas la seule chose qu’il eût à faire pour y parvenir, mais elle fut une condition indispensable.

Dans la vie réelle, une de mes activités a été d’enseigner dans une business school. Dans ce contexte, j’ai été le tuteur de nombreux participants pour leur thèse de Mastère, en particulier dans un programme international pour professionnels ( moyenne d’âge 45 ans). Ces participants étaient encouragés à travailler sur une question qui les attirait fortement; lorsqu’ils faisaient réellement ce choix, j’ai souvent été frappé par le changement personnel que ce travail provoquait chez eux, alors même que ce n’était pas là le but formel de l’exercice.

C’est ainsi que j’ai décidé d’explorer plus profondément le rôle des questions porteuses de sens sur le chemin qu’accomplissent les individus dans leur vie. J’ai interrogé vingt personnes[1] ; la plupart avaient été des chercheurs occasionnels qui avant participé au programme de Mastère pour professionnels mentionné plus haut  (j’avais été le tuteur de la recherche de certains d’entre eux mais pas de tous). J’ai aussi interrogé quelques membres du monde académique, enseignants- chercheurs en sciences sociales. J’ai également lu au sujet de chercheurs professionnels, principalement deux livres[2] qui présentent l’itinéraire professionnel et personnel de psychologues et de sociologues.

Je livre ci-dessous ce que j’ai appris de ce travail. Il comporte des limites évidentes : l’une est due au volume et à la diversité limités de mes entretiens et de la littérature consultée. De plus, je n’ai traité que de recherches en sciences humaines ou sociales ; d’autres chercheurs travaillent sur des questions de physique, de biologie ou autres « sciences dures ». Ils sont susceptibles de montrer la même passion que ceux que j’ai rencontrés mais je ne sais cependant pas jusqu’où ce que j’ai trouvé s’applique à leur cas. Une autre limite enfin réside dans le fait qu’on ne peut, en une heure de conversation, explorer en toute profondeur la relation d’une personne avec ce qu’elle fait. Ceci peut provenir de la réticence de la personne à se dévoiler, ce qui est légitime, mais également .au fait que certains aspects de cette relation leur demeurent inconscients. A plusieurs reprises, les personnes interrogées m’ont fait part de sentiments ou de perceptions dont elles avaient pris conscience quelques années plus tard et dont elles n’étaient pas conscientes pendant la période de leur recherche. Cela fait partie du mystère entourant ces questions que nous allons étudier ici.

Avec les réserves dues aux limites mentionnées ci-dessus, j’ai pu identifier trois types de processus intérieurs pouvant se dérouler au sein des « questionneurs » durant leur recherche ; j’ai également remarqué quelques caractéristiques communes à ces processus, tout ceci éclairant quelque peu le mystère et le pouvoir de transformation des questions qui font sens.

Bien entendu, les personnes interrogées ont aussi fait part de bénéfices retirés de leur recherche sur le plan professionnel. Il est naturel d’en attendre d’un tel travail : connaissances accrues sur le sujet et les domaines connexes, gains en crédibilité, développement des compétences dans la conduite de recherches, le tout permettant une activité professionnelle plus satisfaisante, une évolution dans les types de missions ou d’emplois, dans les méthodes employées et/ou les clients traités. Je me concentrerai cependant ici sur ce qui vient par-dessus tout cela, sur ce qui touche la personne plus en profondeur, sur les bienfaits personnels inattendus qui ne faisaient pas partie de l’objectif formel de l’exercice mais qui cependant se sont produits.

Cet article présente maintenant une description de ces trois types de processus ; il offrira ensuite quelques réflexions tirées de ces observations.

 

La quête de soi-même au travers de questions sur le monde

Les trois types de processus que j’ai observés sont tous des moyens pour les personnes concernées de poursuivre une quête d’eux-mêmes. En général, l’un de ces processus était dominant pour une personne donnée. Certains d’entre eux ont conduit à des transformations claires et visibles d’identités et de mode de vie en peu de temps ; d’autres se déroulent sur un plus long terme. Je dois insister sur le fait que les personnes interrogées s’étaient fortement impliquées dans leur(s) recherche(s) et avaient été libres, et même encouragées, de choisir un sujet qui leur importait réellement. Ceci est probablement une condition nécessaire au développement de ces processus.

Vivre en meilleure harmonie avec soi-même

Un premier ensemble de processus était principalement observable chez les personnes qui avaient été chercheurs occasionnels. Ils amenaient ces dernières à atteindre une meilleure harmonie avec eux-mêmes, rejoignant ainsi à leur façon le précepte de Nietzsche « deviens qui tu es ».

Voici quelques histoires (les noms et certains détails ayant été modifiés pour protéger l’anonymat) :

Fiona est une personne qui réussit dans la vie, dans le secteur de la finance. Elle avait bâti son identité et son succès sur ses fortes qualités rationnelles et intellectuelles. Elle choisit de travailler dans sa thèse sur les raisons pour lesquelles les professionnels de la finance, qui sont supposés agir rationnellement,  fréquemment  ne le font pas. Ceci la conduisit à découvrir les nombreux aspects irrationnels des êtres humains et aussi à reconnaître et accepter les siens. Elle fit de plus une recherche qualitative, sans chiffres, bien que ce ne fût pas sa première intention, ce qui l’éloigna un peu plus encore de sa zone de confort. Un jour, alors qu’elle terminait cette recherche, elle me dit qu’elle allait prendre une semaine de vacances aux sports d’hiver et elle ajouta : « Jusqu’à il y a peu de temps, je détestais skier parce que j’avais l’impression de ne pas contrôler les choses. Maintenant, j’adore ça ». Elle réussit toujours, dans le même secteur de la finance, mais elle travaille maintenant différemment...

J’ai recueilli de nombreuses histoires similaires, bien que celle-ci soit la plus illustrative. Autrement dit, il y a quelque chose en moi qui est négligé, dénié, sous- développé ; je n’en suis pas conscient, ou pas complètement, mais j’ai néanmoins le sentiment que quelque chose en moi ne va pas ; je regarde ce qui s’avère être le même phénomène chez d’autres et ceci m’aide, en douceur, à reconnaître cette lacune chez moi.

Catherine a fait sa recherche sur la résistance au changement, en cherchant à comprendre pourquoi, dans un cas donné de changement, des personnes y résistaient. C’est une personne qui, à première vue, n’a pas peur du changement, voire l’apprécie. Elle le prouve dans son mode de vie, dans sa carrière professionnelle. A l’inverse de ce que l’on peut voir dans d’autres exemples, il ne semble donc pas qu’elle ait travaillé, au travers de cette recherche, sur un aspect d’elle-même à développer ou un manque à combler.  Pourtant, dit-elle, « je croyais que j’avais peu de résistance au changement mais je m’aperçois que je résiste moi aussi à un changement. En fait, j’ai aussi mes résistances, mais elles sont bien enfouies. Par exemple, à 16 ans, je disais que jamais je ne me marierai et aurai des enfants, et j’ai assez longtemps vécu sur cette ligne. Aujourd’hui, je me rends compte que je suis d’avantage prête à former un couple durable. Mais je crois que les choses se mettent en place quand elles sont mûres ; si cela ne s’est pas encore fait, c’est sans doute que je crois vouloir mais que je ne veux pas. Il se peut que j’aie encore d’autre résistances très enfouies ».

Une histoire personnelle : J’ai fait ma thèse de doctorat sur la bureaucratie : est-ce que une orientation accrue vers le client va tuer la bureaucratie ( c'est-à-dire le type d’organisation traditionnel et hiérarchique) ? Pourtant, je n’avais jamais travaillé dans une organisation de ce type et j’avais toujours choisi des emplois et des projets qui avaient du sens pour moi. C’était ma réticence vis-à-vis de la bureaucratie, pas ma sympathie, qui m’avait conduit à ce choix de sujet. Longtemps après ( 12 ans), alors que je travaillais sur cette présente recherche, je me réveillai un matin en me souvenant d’un rêve de la nuit : une porte s’ouvrait devant moi et on me disait que j’étais provisoirement libre ; cet endroit n’était pas une prison mais quelque chose que je percevais comme une grosse et grise bureaucratie, du type qu’on pouvait trouver en Union Soviétique. En pensant à ce rêve, je réalisai que j’avais été prisonnier d’une bureaucratie, une bureaucratie intérieure. Qu’était-elle ? Je n’ai pas fini d’explorer ce qu’elle a pu être mais il me semble déjà clair qu’une bureaucratie est un endroit où les personnes doivent laisser à l’entrée une part d’eux-mêmes. A coup sûr, à l’époque de cette thèse, des parts de moi-même étaient négligées, que j’ai depuis essayé de régénérer... sans en avoir terminé, le rêve disant bien que ma libération doit être confirmée...

Ces deux histoires semblent différentes de la première. Les personnes ne semblaient pas y travailler sur de leurs lacunes au travers de la question qu’elles avaient choisies. Pourtant, c’est bien ce qu’elles faisaient. La différence est que cette lacune était plus cachée, qu’elle n’était pas identique à celle qu’elles étudiaient chez les autres mais qu’elle résonnait symboliquement avec la leur.

Samuel a fait sa recherche sur une approche du changement dénommée « positive deviants » ou déviants positifs[3]. Il voulait comprendre pourquoi cette approche n’était pas d’avantage utilisée dans le monde développé et dans les organisations. Il voulait aussi approfondir sa compréhension de cette approche. Sa thèse fut en fait le départ d’un chemin au long duquel il a appris à utiliser cette approche, ou, plus précisément d’utiliser à sa façon les principes et les valeurs de celle-ci. Cependant, la thèse en elle-même apporta des changements significatifs dans sa vie professionnelle. « Elle a changé ma façon de travailler. Maintenant, je procède différemment. J’insiste sur la participation, la collaboration des parties prenantes, même si cela ralentit le processus. Je n’ai pas à résoudre le problème ; ce sont eux qui le font. La notion de découverte est devenue importante... »

«  Cela m’a aussi donné le courage de quitter mon job et d’entreprendre quelque chose d’autre qui n’était pas totalement connu et planifié. Cela m’a donné le courage d’exécuter une décision que j’avais prise sur le plan rationnel. »

« Cela m’a aussi changé à un niveau auquel je ne m’attendais pas parce que c’est difficile de faire le lien. Cela a trait à l’identité, à ce que l’on est, au sens du travail. Tout cela a travaillé à un niveau plus profond, inconsciemment ».

“ Avant, j’étais un “problem solver “ (un résolveur de problèmes); j’y tenais. Maintenant, du moment que le problème est résolu, cela m’est égal par qui. Je suis plutôt un « problem framer » (un définisseur de problème). S’il existe une solution, pourquoi est-ce que je devrais en amener une ? C’est libérateur. Je n’ai pas toute la responsabilité. Dans ma fougue pour résoudre les problèmes, je ne faisais pas de prisonniers. J’appelais cela les dommages colatéraux. Maintenant, je réfléchis plus à ce qui arrive aux gens dans ces processus ».

Voici donc un autre processus: je sens que ce que je fais n’est pas la chose juste pour moi, à ce moment de ma vie. J’étudie des gens qui font ce que je sens plus ou moins confusément comme étant ce qui serait juste pour moi. Cela renforce cette intuition et me donne le courage de la suivre. En la suivant, je transforme non seulement ma manière de travailler mais aussi moi-même et ma relation aux autres.

Kevin, vers l’âge de vingt ans, a su qu’il était atteint d’une maladie grave et rare ; les médecins ne pouvaient lui prédire une espérance de vie. Il s’est lancé très vite avec succès dans la création d’une entreprise internet. Il l’a ensuite revendue pour recommencer le processus deux autres fois, toujours avec succès: création d’une entreprise internet- croissance- revente. Puis, un jour, il s’est arrêté.

« Quand on m’a annoncé ma maladie, tout s’est fermé, c’est comme si j’avais été mis dans une cage. Je ne l’analyse comme ça que maintenant. La conséquence est que j’ai fait de plus en plus de choses, j’ai vécu comme en cage : tourner en rond, le cycle infernal, créer une boîte, la vendre... puis il y a eu un déclic, une autre façon de gérer ces barrières.  J’ai pris une posture d’observation de ce qu’il y a au-delà des barrières. Ça a été une rupture, un recommencement à zéro.

C’est là que j’ai repris des études de sociologie. J’ai eu l’intuition que, pour mieux me comprendre, j’avais besoin d’aller voir les autres. La sociologie est un bon outil pour comprendre la dynamique d’un groupe. Ça te renvoie vers toi. Plus je décrypte ce que vivent d’autres, mieux je me sens, mieux je me comprends.

Kevin a choisi d’étudier, dans le cadre de ses études de sociologie, les raisons pour lesquelles les éboueurs d’une certaine ville prenaient des risques conduisant à un nombre élevé d’accidents du travail. « Je n’avais jusque là jamais pensé au risque. Si je dois mourir à 25 ans, à quoi bon ? Je n’avais rien à perdre. Pour le choix de ce sujet, il y a eu un déclic.  On nous proposait des terrains qui paraissaient alléchants. Mes collègues s’y précipitaient. Il y avait celui sur les éboueurs, que personne ne voulait. Je me suis dit tout de suite : « c’est pour moi ». Tout le monde me regardait en rigolant, « qu’est-ce que tu vas faire là-bas ? » ; plus j’ai avancé, plus c’est devenu évident pourquoi je l’avais choisi. Ça m’a éclairé sur pourquoi je me mettais dans cette posture-là, pourquoi je créais des entreprises, tout s’est illuminé.  Il y a un parallèle entre le risque physique et le risque social (celui que je prenais). Ça m’a beaucoup aidé à titre perso. Dans le même temps, ma santé s’est fortement dégradée, comme si mon corps prenait conscience de choses que j’avais camouflées. C’est là que j’ai compris que créer et vendre des entreprises n’était pas le bon chemin.  

Ce qu’il fallait, c’est que je prenne mon temps pour réfléchir. Quelques semaines après la soutenance, ma santé s’est améliorée. J’ai changé de vie, j’ai déménagé, j’ai vendu mes parts, j’ai décidé de monter ce cabinet pour me poser et réfléchir »

Un autre processus apparaît ici : je sens plus ou moins clairement que je ne mène pas la vie que je dois mener. J’étudie des gens qui mènent une vie similaire (même si la similarité est partielle ou symbolique) ; cela m’aide à clarifier cette intuition et à décider de choisir d’autres orientations.

La majorité des personnes interrogées qui avaient été des chercheurs occasionnels m’ont offert des témoignages où l’un des processus décrits ci-dessus se déroulait. Chez certaines, ce n’était pas la recherche elle-même qui avait ces effets, mais l’ensemble de la participation au programme de Mastère... auquel elles étaient arrivées avec quelques questions fortes, sur elles-mêmes, les autres et leur travail. Dans ces cas-là, leur recherche et la thèse qu’elles avaient écrite avait été un épisode de ce travail sur des questions qui font sens. Ce programme de Mastère avait pour sujet le changement... et il se trouve qu’un bon nombre de participants étaient au début ou au milieu d’une transition ; le programme leur permettait ainsi de réfléchir à ce qui rend le changement difficile pour des individus ou des groupes et aux moyens de les y aider malgré tout ; une bonne façon en somme de réfléchir à ses propres difficultés et à ses propres leviers face aux changements

L’exploration des grandes questions de la vie

Je n’ai pas entendu de telles histoires, de la part des personnes ayant fait de la recherche en de multiples occasions, qu’elles fussent universitaires ou pas. Ceci vaut également pour ce que j’ai pu lire (voir références plus haut).

Il y a sans doute plusieurs raisons à cela ; pour ces chercheurs, le travail sur des questions qui font sens fait partie de la vie quotidienne ; ce n’est pas une expérience que l’on fait une fois ou un nombre limité de fois dans sa vie. Peut-être donc vivent-ils des processus tels que ceux décrits plus haut mais ces derniers deviennent plus difficiles à identifier quand la recherche se produit en même temps que bien d’autres évènements ou expériences que la vie nous apporte année après année.  Une autre explication peut être que la recherche, pour des professionnels, n’est pas un exercice « libre » ; il est enchâssé dans un ensemble d’éléments qui génèrent des enjeux importants : revenu, carrière et, peut-être encore plus important d’après Bouilloud, reconnaissance sociale.

Cependant, la recherche est loin d’être pour eux un job comme un autre. Il y a toujours un lien fort entre le chercheur et son sujet de recherche. Une des personnes interrogées avait été invitée par un collègue à travailler sur un certain sujet qui était différent de ceux sur lesquels elles avait travaillé jusque là. Elle n’alla pas très loin dans ce projet  car, disait-elle, « ce n’était pas moi ». Les choix de sujets de recherche sont, pour le chercheur, un moyen de construire son identité.

Il y a plus cependant : il n’est pas rare que des chercheurs, considérant leur parcours, reconnaissent que cette quête de réponses dans leur champ de recherche ait pu être en fait un moyen de faire de la recherche sur eux-mêmes. Pierre Bourdieu : « d’une certaine manière, peut-être n’ai-je jamais rien fait d’autre qu’une sociologie et une ethnologie de moi-même ». (http://didiereribon.blogspot.fr/#!/2008/01/bourdieu-et-lesquisse-pour-une-auto.html; ).

Serge Doubrovsky, cité par Bouilloud (p375): “Et si la théorie…était la forme la plus détournée, la mieux déguisée, mais la plus littérale du geste autobiographique ? Cette question, je me contenterai de la poser, sans être tout à fait sûr de la réponse ».

Autrement dit, ces itinéraires de recherche tout au long d’une vie  peuvent être vus, au moins partiellement, comme une quête jamais terminée d’une meilleure compréhension et conscience de soi-même.

Un autre exemple frappant est donné par Pierre Chaunu, cité par Bouilloud (p241) : « Je suis historien parce que je suis le fils de la morte et que le mystère du temps me hante depuis l’enfance. Aussi loin que remontent mes souvenirs, je me retrouve fasciné par la mémoire. Elle retient le ciment de l’esprit, le secret de notre identité, la mémoire nous livre au vertige de l’être et du temps[...] Sur ces photographies jaunies, une femme grande, de blanc vêtue, un peu triste, belle. Je demande quelle est cette femme... et je n’obtiens pas de réponse[...] Sans doute, craignent-ils de me blesser. En se taisant, ils se blessent. Il ne faut pas que je sache. Je suis le fils de la morte[...] Je comprends, maintenant, l’importance de cette béance de l’avant. C’est à cause de cette communication rompue que je ne puis supporter d’oublier. C’est à cause d’elle que je suis historien ».

Dans cet exemple, on voit l’impact d’évènements douloureux des premières années de la vie sur les questions sur le monde que le chercheur va se poser. On retrouvera ceci encore d’avantage dans le type de processus qui est décrit plus bas.

Si « qui suis-je ? » est une question fondamentale dans la vie, il en est d’autres. A ma question sur le lien entre ses divers sujets de recherche, une des personnes me répondit : « sans vouloir être trop dans le spirituel, on en arrive à « pourquoi la vie ? » »

Qui suis-je ? Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Quel est le sens de la vie ? Ces questions sont très difficiles à affronter directement. Une recherche, quelque soit le sujet choisi, peut être un moyen détourné de les explorer.

Le service: contribuer à un monde meilleur... et réparer ce qui doit l’être

Un troisième type de processus était présent chez une minorité des personnes interrogées ; il y avait parmi elles à la fois des chercheurs occasionnels et  des chercheurs professionnels.

Serge est né dans un pays en guerre civile. C’est l’une des premières choses qu’il m’a dites quand nous avons commencé à parler de son itinéraire de recherche. Son premier sujet de recherche, en tant qu’historien, était les conflits du travail.  Il était intéressé par les mouvements syndicaux et la possibilité qu’ils unissent la classe ouvrière sur un programme progressiste. C’était une façon pour lui de réfléchir à des alternatives à la guerre civile en cours dans son pays, qui s’articulait sur des questions d’identité nationale et/ou religieuse. Insister sur la lutte des classes, l’exploitation économique et le programme des détenteurs du pouvoir était, pensait-il, un moyen de montrer combien la classe ouvrière avait en commun et comment le nationalisme et les religions masquaient ces intérêts communs. Puis il s’est progressivement mis à étudier les politiques autour du marché du travail, le rôle du gouvernement, des employeurs et des syndicats. Il étudia la discrimination dans l’emploi, nourrissant ainsi son intérêt pour l’égalité et la justice. En même temps, il s’éloigna du militantisme politique (bien qu’il soit toujours membre d’un parti de gauche et de divers groupes de pression) et fut attiré par une carrière universitaire intense et exigeante. De là, il s’intéressa aux entreprises dans leurs relations avec leurs employés, puis à la façon dont le travail y est organisé, comment ce dernier peut permettre aux individus d’être autonomes et de se développer. Pourquoi cela ? Parce que c’est là que les gens passent la majeure partie de leur temps et où ils peuvent trouver leur identité, leur sens. A l’avenir, il souhaite devenir un de ces universitaires engagés dans la société, contribuer au débat public ;  dans son pays natal,  dit-il, on parlait politique tout le temps (c’était une question de vie ou de mort !) ; cependant, il ne ressent pas le même appétit ou le même intérêt vis-à-vis de la politique dans le milieu universitaire,  en particulier dans la business school où il travaille, ou dans son pays d’adoption.

Dans la discussion que nous avons eue sur son parcours, il reconnaît que, d’une certaine manière, il n’a jamais cessé de travailler sur la façon dont des lieux peuvent permettre aux gens de se développer en toute sécurité. Il réalise également que ses deux fils (le travail et la politique) ont une chose en commun : le respect pour les gens et la planète, et l’énergie pour créer un monde meilleur.

Cet exemple montre quelqu’un qui a été touché par des évènements douloureux autour de lui lorsqu’il était jeune. D’une certaine façon, les recherches qu’il a faites depuis ont été un moyen de comprendre comment éviter que des circonstances identiques ou similaires ne se reproduisent encore, avec les mêmes conséquences. Il s’agit donc de contribuer à un monde meilleur, mais avec un angle spécifique, qui résonne avec ce qui a causé de la souffrance au chercheur dans ses jeunes années. On peut donc retrouver un lien entre ce troisième type de processus et le premier, appelé plus haut « vivre en meilleure harmonie avec soi-même ».

Les ouvrages que j’ai consultés, et en particulier le livre de Bouilloud, donne d’autres exemples de ce type de processus : le combat pour une cause, le plus souvent contre ce qui est ressenti comme de l’injustice,  et qui résonne avec une disharmonie ou une injustice dont le chercheur avait été témoin dans sa jeunesse.

 

Quelques leçons

Qu’est-ce qu’une question qui fait sens pour quelqu’un ?

J’ai utilisé au début de ce texte le terme de “question qui fait sens”, sans le définir. En fait, au début de cette recherche, je l’aurais défini comme une question que la personne ressent comme importante pour elle. Cette définition laisse un grand rôle à l’intuition...Comment vois-je que quelqu’un travaille sur une question qui fait sens pour lui ? Essentiellement parce que je peux voir dans ses yeux , dans l’énergie qu’il montre quand il en parle, que cette question est importante pour lui. A partir de ce qui précède, on peut donner plus de contenu à cette définition : une question qui fait sens est une question qui aide une personne à progresser dans sa quête d’elle-même, même si ceci n’est pas conscient.

Tel n’est pas le cas de toutes les questions. Il y a des questions techniques, pour lesquelles on n’attend rien d’autre qu’une réponse claire ; par exemple, quand on demande à quelqu’un dans la rue le chemin de la gare. Il y a des questions qui ont un but moins utilitaire et qui font travailler nos ressources intellectuelles ; c’est le cas lorsque nous essayons de résoudre une énigme pour le plaisir ou une définition de mots croisés. Les questions qui font sens peuvent aussi nous apporter de tels bénéfices mais elles nous réservent d’avantage... et ne reçoivent pas toujours de réponses définitives.

Comment la magie opère

J’ai parlé au début de cet article de la magie qui entoure les questions qui font sens. Cette recherche permet d’apporter quelques éclairages sur la façon dont cette magie opère.

Tout d’abord, j’ai pu voir, chez pratiquement toutes les personnes interrogées, un processus qui était ou avait été inconscient mais qui était clairement orienté vers un but. Ce processus peut sembler erratique, irrationnel lorsqu’il est vécu mais il suit un but, qui est le plus souvent découvert après que l’expérience ait été vécue, parfois après plusieurs années  et peut-être parfois jamais totalement...Peut-être plus important, c’est un processus que l’on ne maîtrise pas ; il se développe en suivant sa propre logique, parfois inattendue. J’ai travaillé sur le sujet de ma thèse de doctorat pendant presque dix ans car j’ai continué à y travailler après la fin de cette thèse, jusqu’à ce que j’écrive un livre à son sujet. J’ai alors ressenti que c’était assez. Quand on me demandait sur quoi j’allais ensuite travailler, je me rappelle disant : «  je ne sais pas encore, j’attends qu’un autre sujet prenne possession de moi ». Une question qui fait sens est quelque chose auquel on se soumet, pas quelque chose qu’on dirige (...comme toute création ?)

Deuxièmement, ce travail sur des questions qui font sens s’apparente à un processus transitionnel, ou encore, ces questions sur lesquelles les personnes travaillent, peuvent être vues comme des objets transitionnels. Cette notion de transitionnalité a été utilisée de diverses façons. Son père fut Winnicott, qui appela objet transitionnel quelque chose ( ex. un ours en peluche) qu’un petit enfant utilise dans sa « transition depuis l’état de fusion avec sa mère vers un état où il est en relation avec sa mère comme quelque chose d’extérieur et de séparé »[4]. Cette sorte d’objet n’est plus complètement en dedans ou en dehors de l’enfant, elle se tient dans un espace intermédiaire où l’enfant peut apprendre et accepter, de manière sécurisante et avec le temps nécessaire, la relation avec le monde extérieur. Cette notion fondatrice a ensuite été utilisée pour réfléchir à d’autres changements significatifs chez un individu comme dans un groupe social[5]. En m’appuyant sur cet héritage, j’entends ici par processus transitionnel un processus que vit une personne et qui l’aide à accomplir une transformation personnelle tout en évitant de stimuler les défenses psychiques qui auraient autrement été actives. En termes plus techniques, ce processus aide la personne à la perlaboration de la douleur et de l’anxiété qui vont de pair avec des changements significatifs dans la vie. Dans tous les exemples cités plus haut, ces processus amenaient les personnes à travailler sur des questions qui les connectaient avec elles-mêmes et avec leur défis ou problèmes intérieurs ; ces défis ou problèmes étaient toutefois transférés sur d’autres personnes, ce qui les rendait plus faciles à traiter. C’est là la beauté de ce genre de processus : ils laissent du temps à la personne, ils l’aident à changer, prendre conscience de certains aspects d’elle-même, à un rythme acceptable pour elle.

Il est important de noter que ce processus transitionnel ne démarre pas quand les personnes commencent à travailler sur leur question de recherche. Il démarre bien avant, lorsqu’elles cherchent cette question elle-même. Il est frappant de constater combien il est difficile pour un chercheur, même un professionnel, de définir son sujet de recherche. Il est facile de ressentir une non-attirance pour un sujet et une attirance pour un ou des domaines mais il est plus difficile de choisir, à l’intérieur de ce ou ces domaines, « le » sujet. Souvent, ce dernier est atteint au travers d’itérations et ce n’est parfois qu’à la fin d’une recherche que l’on comprend vraiment ce qu’on cherchait. Quand ceci se produit, à quelque moment que ce soit, c’est un instant spécial et souvent heureux, un soulagement, comme un accouchement. Chez les personnes qui ont travaillé sur plusieurs recherches, cette difficulté est aussi illustrée par la succession de sujets de recherche dans leur carrière. Il semble que, au moins pour certains d’entre eux - dont je fais partie, les sujets se rapprochent année après année d’un sujet central, comme un rapace volant en cercles de plus en plus rapprochés autour de sa proie. Comme si le fait de travailler sur le sujet central directement aurait été trop difficile. Ici encore, voici un processus transitionnel qui donne du temps...

Ceci soulève également la question des défenses psychiques ; on peut penser qu’elles nous évitent de voir en nous les aspects de ce que l’on pourrait appeler notre « ombre », c'est-à-dire ceux dont nous ne sommes ni heureux ni fiers, ou ceux que nous avons des difficultés à développer parce qu’ils nous ont causé dans le passé des peurs ou des souffrances que nous ne voulons plus revivre. Mais il se peut également, et ceci est compatible avec la peur de « l’ombre », que ce qui est central dans notre vie, son sens profond, notre Graal, si l’on admet qu’il existe, ne se laisse pas dévoiler facilement. Comme l’a écrit Marianne Willamson : « C’est notre lumière, pas notre ombre, qui nous effraie le plus »[6].

Enfin, il y a un autre point qui est particulier au fait de travailler sur des questions. Retournons au mythe de Perceval. Pourquoi ne posa-t-il pas la question adéquate lorsqu’il eut sa première occasion de résider dans le château du Graal ? Parce qu’il voulait montrer ce qu’il pensait être une bonne image de lui-même, parce qu’il manquait d’humilité et d’authenticité. La recherche demande de l’humilité, l’acceptation de ne pas savoir et de recevoir des réponses à partir d’une position d’ouverture, plutôt que de maîtrise et de conquête.

Pourquoi alors les membres du monde de la recherche ne sont-ils pas connus pour leur sagesse supérieure ? Du moins, ne semblent-ils pas généralement plus humbles que le commun des mortels...Une explication possible réside dans le fait que cette humilité est plus difficile dans un contexte où la recherche est une activité principale dans la vie, avec ses enjeux de carrière, réputation, succès dans le monde social. On pourrait alors comprendre pourquoi les chercheurs occasionnels retirent peut-être d’avantage en termes de changement personnel ( bien que ceci ait été une tendance générale dans la présente recherche mais certainement pas une règle absolue).  Il y a toujours le risque que la recherche devienne un moyen de démontrer combien l’on est brillant et savant, que la réalité se conforme aux théories que l’on a élaborées précédemment, et ainsi oublier que toute vérité scientifique est simplement un énoncé qui n’a pas encore été infirmé (cf. Popper[7]). On peut douter alors que la recherche mène à quelque Graal que ce soit...

Ceci résonne également avec une pensée qu’une des personnes interrogées m’a livrée : « Je me souviens du personnage d’un paysan dans Guerre et Paix de Tolstoï : il ne se posait pas ces questions ; il vivait instant après instant. Il ne posait pas de questions à la vie. Le fou est heureux. La vraie question est : doit-on être comme ce type ou bien poser des questions à la vie ? Je passe d’une posture à l’autre. Etre Zen ou bien être comme Perceval, ou le héros de Campbell. Peut-être est-ce une question sans fin…”. Je n’ai pas la réponse à cette question sans fin mais il y a quelque chose de commun entre l’attitude Zen et le fait de vivre avec des questions qu’on pose à la vie : ce sont des façons de reconnaître qu’on ne sait pas.

 

En guise de conclusion…

Alors que je travaillais sur la présente recherche, un ami prit conscience d’un processus dont il avait été inconscient jusque là et qui le faisait gâcher certaines relations dans sa vie. Il se disait que cela était bon à savoir mais il se demandait comment le changer, du fait que ceci était si profondément ancré en lui. Il me vint tout de suite à l’esprit qu’il ne trouverait sans doute pas la réponse à l’instant mais que l’important était pour lui de vivre avec cette question. D’une certaine manière, vivre avec une question importe plus que de trouver une réponse, mais si le fait d’en trouver une peut être un aboutissement logique. Ceci me rappela ce beau paragraphe de Rainer Maria Rilke[8], qui sera également la conclusion de cet hommage aux questions qui font sens : « « Je souhaite vous prier, cher Monsieur, aussi bien que je le peux, d’être patient envers tout ce qui n’est pas résolu dans votre cœur et de chercher à aimer les questions elles-mêmes, comme des pièces closes ou comme des livres écrits dans une langue très étrangère. Ne cherchez pas maintenant les réponses qui ne peuvent vous être données parce que vous ne seriez pas capable de les vivre.  Et il s’agit de vivre toutes les choses. Vivez les questions maintenant. Alors peut-être, petit à petit, sans le remarquer, vivrez-vous, un jour lointain, dans la réponse ».



[1] Les entretiens ont duré une heure, plus ou moins quinze minutes. Ils ont été faits de vive voix ou par video conférence. Ils étaient semi-directifs et couvraient les sujets suivants : la question de recherche sur laquelle la personne avait travaillé (ou les questions, si elle avait fait plusieurs recherches dans le passé) ; ce qu’elle a découvert d’important au travers de cette ou ces recherches, soit sur des sujets liés à son activité professionnelle soit sur elle-même ; comment cela résonnait avec son itinéraire personnel et comment cette ou ces recherches l’ avait aidée sur ce chemin.

[2] Bouilloud Jean-Philippe -  Devenir sociologue – Toulouse, Eres, 2009 ; de Kerchove Laetitia & Ricou Anne – Parcours de psy – Paris, Le Cavalier Bleu, 2012

[3]Une méthode visant à apporter des changements dans les pratiques d’un groupe social en s’appuyant essentiellement sur le savoir non utilisé des membres du groupe. Cette méthode fut originellement développée dans les pays en voie de développement. Pour plus d’informations, voir http://www.positivedeviance.org

[4] D. Winnicott - Playing and Reality, chap 1 – London, Tavistock publications, 1971 (traduction libre)

[5] cf G.Amado & al. – The Transitional Approach to Change – London, Karnac, 2001

[6] Return to Love -  Marianne Williamson, Harper Collins, 1992 (traduction libre)

[7] Pour Karl Popper, théoricien des sciences très connu du XXème siècle, le travail de la science est de produire des propositions que l’on peut infirmer. Il ne peut prétendre produire plus que des propositions qui n’ont pas encore été infirmées. Cf aussi Gaston Bachelard, un autre philosophe des sciences : « l’esprit scientifique se constitue sur un ensemble d’erreurs rectifiées » (La Formation de l’esprit scientifique – Paris, Vrin, 1938).

[8] Traduction libre de:  Briefe an einen jungen Dichter – Leipzig, Insel, 1950

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