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Naissance d'un projet

Leo

21.03.13, jour du printemps.

 

Je suis à un tournant potentiel de ma vie depuis janvier. C’est un projet préoccupant qui implique potentiellement un changement dans ma vie. Ça s’est fait d’une manière un peu bizarre... mais ce n’est bizarre que d’un point de vue.

 Avant Noel, j’allais en Normandie avec ma famille. Pendant ce week end, ma femme et moi avons fait un détour à côté de Dieppe. On avait un but, c’était le résultat d’une longue réflexion sur Georges Braque. Je savais qu’il était enterré là-bas et qu’il y avait eu une maison, où il passait 6 mois par an tous les ans. Je ne savais pas plus que ça. J’ai donc fait la découverte accidentelle d’une autre maison, celle du projet, par hasard, mais dans le contexte d’un fort souhait d’aller un jour voir la tombe de Braque. Donc, à quelques centaines de mètres de l’église près de laquelle Braque est enterré, je conduisais, j’ai vu en passant devant un jardin et une autre maison ; je n’étais jamais venu là mais c’était comme un souvenir, comme si je connaissais le lieu. J’ai dit à ma femme : « il faut qu’on revienne voir ça ». On est allés voir la tombe de Braque ; c’était émouvant, beau, le temps s’est amélioré, il y avait une belle vue sur la baie, sur les falaises de Dieppe ; j’étais content.

 En repartant, on s’arrête devant l’autre maison. L’entrée publique était ouverte ; on est entrés dans le jardin. C’était l’hiver, il n’y avait personne, on s’est aventurés un peu plus au fond du jardin, on se sentait un peu comme des intrus. J’étais impressionné par la beauté du lieu. J’ai imaginé de revenir et de rencontrer la famille (il n’y avait personne ce jour-là). Puis on est partis retrouver les enfants à Dieppe.

 Après, ça s’est éloigné de ma conscience. Puis, pendant les fêtes, j’ai raconté à mes parents et leur ai conseillé cette visite ; ils aiment ce genre de maison. Le lendemain, ma mère m’appelle ; elle me signale un grand article dans le journal et me dit, « Je crois que c’est sur la maison dont tu m’as parlé ». En effet, c’était elle, et elle était à vendre. Je suis allé sur le web, j’ai trouvé le nom du domaine et un numéro de téléphone.

 J’ai appelé ; c’était un lundi matin, au bureau. J’ai parlé au gérant, qui est membre de la famille. Je lui ai dit que j’avais vu que la maison était à vendre mais que je n’y croyais pas : « Vous avez sûrement un projet ; comment puis-je vous aider à le réaliser ? ». Il a été étonné, puis, sans attendre, il a commencé à raconter son projet, à moi un parfait étranger. Après une heure, il m’a invité à venir voir la maison, comme je l’avais imaginé un mois plus tôt. Le samedi de la même semaine, j’étais chez eux ; depuis, on est sur ce projet ensemble.

 Il y a tout de suite eu une sorte de lien avec cette personne. C’est ça qui a créé la conviction que c’était un projet où je pouvais avoir ma place, que ce n’était pas juste un fantasme. C’était le lien avec elle, d’abord, plus qu’avec le lieu. Il m’a fait visiter, il était très authentique, accessible. On a senti tous les deux une sorte d’amitié ; apparemment, ça lui arrive assez facilement, pour moi c’est plutôt rare. On s’appelle de temps à autres, on se dit, « Heureusement que tu es là, sinon ce serait trop compliqué ».  Ses convictions m’aident à garder le cap moi-même et lui exprime la même chose vis-à-vis de moi. C’est une preuve que je suis utile dans ce projet ; s’il n’y avait pas cette preuve...  Ce qui est important, c’est que j’apporte quelque chose. Ce partage d’un cap est contre l’adversité ; les autres membres de la famille ne voient pas encore la valeur de ce cap mais, nous, on la voit.

 Je n’ai pas touché d’argent mais je me comporte comme si c’était mon client le plus important. J’ai du mal à comprendre ça d’un point de vue rationnel. Ça ne m’aide pas à gagner ma vie mais à quelque chose de plus important.  Mon entourage dans mon entreprise se pose des questions. Ma vraie patronne, c’est ma femme, bien sûr ! Elle ne me donne pas d’instructions, sauf si elle croit que je dévie. Là, elle le pense, mais, en même temps, elle peut me comprendre. Il y a toujours la bonne rationalisation : « ça paiera après ». Mais je n’ai aucune garantie. Le représentant de la famille dit être conscient que ça doit mener à quelque chose de payé, ça me rassure, je me laisse rassurer...

 Les bons jours, j’ai l’impression de recoudre quelque chose de déchiré en moi, de prendre des morceaux qui ont été laissés de coté, les sortir d’une malle, les recoudre pour faire du sens. Les morceaux d’un puzzle dont je n’avais pas l’image. La musique, les musées, mon parcours dans le business,  la stratégie, l’innovation, la création de marques, le fund raising, l’organisation, les ressources humaines, tout ce que j’ai fait dans le passé est utile dans ce projet,  tout ça compte, est pertinent. En plus c’est un projet anglo-français et c’est ce que je suis maintenant. Et il y a même la philosophie de Krishnamurti, la théosophie qui est associée à l’histoire de ce lieu...

 C’est comme recoudre ; ce n’est pas forcément déchiré, mais c’étaient des morceaux qui ne faisaient pas sens. Si j’arrive à faire vivre ce projet, tous ces éléments feront partie de la partition qu’il faut jouer.

 C’est risqué, beaucoup de politique, beaucoup d’argent ; il y a peu de chances que ça réussisse. Mais, avec les semaines, ma confiance augmente. La cohésion de la famille augmente ; il n’y en avait aucune avant, au contraire, il y a eu des années de conflit. Le projet est compris différemment par les différents membres de la famille mais il sert comme liant, il redonne à la famille un sens de ce qu’ils pourraient faire. On est passés de vendre à faire vivre, à jouer de l’instrument, ils parlent même d’un stradivarius.

 Je peux intervenir d’un autre endroit qu’eux, c’est utile pour eux. Ça ré-alimente aussi pour que je puisse m’investir à nouveau. En parlant, je me rends compte je suis toujours en recherche d’alimentation pour continuer. Il faut qu’il y ait un retour, même s’il n’est pas financier.

 C’est comme quand on se promène dans la forêt, sur le chemin du retour, quand on reconnaît un arbre, on se dit : « Je suis passé par là ».  Il y a quelques temps, j’ai affiché dans le bureau une citation de Heidegger ; il parle de « Holzweg ». C’est un mot utilisé par les forestiers ; ils savent quels chemins mènent nulle part, lesquels mènent quelque part. On est tous sur des « Holzweg ». Dans une forêt, on se perd, on cherche quelque chose qu’on reconnaîtrait. Dans ce projet, je cherche un retour au chemin. Est-ce que la vie vient me rencontrer sur ce chemin ? Elle est sur le chemin si je suis sur le bon chemin.  Dans chaque projet professionnel, je cherche ça. Ça prend plusieurs formes ; l’argent en fait partie mais ce n’est pas la seule ni la plus importante. Elle représente l’énergie. Depuis 2003, j’ai eu l’occasion de sentir qu’il n’y avait pas de vie sur tel ou tel chemin. A ce moment-là, qu’est-ce qu’on fait ? On n’agit pas rationnellement. J’attends... Il faut continuer à vivre mais sachant que c’est un Holzweg qui va se perdre.  Mais la forêt n’est pas un couloir, il y a des espaces entre les arbres, on peut changer de chemin.

 En somme, ce monsieur de la maison et toi avez ressenti que vous aviez des atomes crochus, qu’on peut comprendre du fait de ton passé, mais sans qu’il le connaisse.

 Oui, c’est ça. Karl Weick dit, «How do I know what I think until I’ve seen what I say? ». On agit, on se retourne et on comprend alors à quoi ça servait, on en fait du sens. D’où d’ailleurs la difficulté pour les entreprises de faire une vraie « vision statement » ; on tombe sur les limites de se projeter dans l’avenir.

 Tu parles du projet, mais comment le définissez-vous ?

Il s’agit de créer une fondation. Son but sera de contribuer à repenser la place de l’homme dans la nature.  Le lieu est parfaitement en phase avec ça.  La maison a été construite par des artisans français et anglais. Elle a été conçue par un architecte du mouvement Arts and Crafts, de la fin du XIXème, et une paysagiste anglaise.  C’est un morceau d’Angleterre encastré en France.

 Au milieu de la maison, il y a la salle de musique. Elle est étonnante ; un plafond de 9m de haut, des tapisseries, de grandes vitres aux petits carreaux... Debussy, Satie y ont joué. Elle est presque carrée. Sur deux angles, il y a des espaces de méditation qui se ferment. Les fondateurs de la maison y allaient. Il y a neuf chambres, donc ce n’est pas un palais. Les jardins sont d’une merveilleuse finesse, comme de la joaillerie autour du cou de la maison. Puis le jardin se fond en allées menant dans le parc, qui est comme une longue descente vers la mer. Il y a des essences rares, venues de Chine et du Japon, des rhododendrons célèbres. C’est comme des poupées russes, imbriquées : la plus petite poupée est la salle de musique, qui évoque la transcendance ; autour, il y a la domesticité, le corps, puis le jardin comme une parure, puis le parc, une robe de velours, avec des choses rares importées par l’homme mélangées avec l’action de la nature, puis les falaises et 30ha de forêt sauvage, puis, à la limite, la mer, qu’on ne peut pas changer, juste regarder. C’est l’image symbolique de l’homme dans la nature avec, à chaque niveau, un mélange différent de l’action de l’homme et de l’action de la nature.

 Ce projet est l’idée de qui ?

C’est moi qui ai aidé à formuler le projet comme il est présenté aujourd’hui. L’idée du gérant était de contribuer à sauver le monde, faire se rencontrer des gens de divers coins du monde, établir des résidences qui seraient catalysatrices de nouvelles pensées.  Son projet n’était pas ficelé. Mais il avait déjà le projet, j’en ai juste proposé une version apte à se vendre à des sponsors. Avec une petite équipe, on l’a reformulé et on part dans une étude de faisabilité…

 

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