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Les trois mariages

(The Three Marriages) -  David Whyte, Riverhead Books, 2009.


Notes de lecture

Janvier 2014

 David Whyte vaut d’être connu pour quiconque trouve intérêt dans ce site... et peut-être d’ailleurs le connaissez-vous déjà. C’est un poète, conférencier et essayiste qui explore, de diverses manières et avec talent, le sens de la vie et de nos quêtes. On peut trouver d’avantage d’informations sur lui et ses activités, en anglais, sur www.davidwhyte.com .

Dans ce livre, l’idée centrale est que nous avons tendance à être engagés dans trois mariages : le mariage tel qu’il est entendu communément, c'est-à-dire avec un conjoint, le mariage avec notre travail, c'est-à-dire avec notre action dans le monde, et le mariage avec nous-mêmes, c'est-à-dire avec  notre moi authentique. Le but du livre est d’explorer ces trois mariages, leurs similitudes, les relations entre eux et la façon dont ils peuvent contribuer ensemble à une vie digne d’être vécue.

 

Le thème est séduisant et il est développé dans le livre au travers de nombreux éclairages, profonds et intéressants, étayés sur des exemples vécus par l’auteur ou d’autres personnes.  J’en donne ci-dessous un résumé, il y a bien sûr d’avantage dans le livre lui-même ; des commentaires personnels figurent en italiques. A la fin de cet article, après ce résumé, je reviens sur quelques questions-clés soulevées par ce livre et partage mes réactions à leur sujet

                                      

 Les trois mariages

Le plan du livre, en lui-même, suggère que les trois mariages ont en commun une certaine structure. Il est composé de cinq parties ; la première est constituée d’un seul chapitre introductif définissant  en détail ce qui va être entendu par chacun de ces mariages. Les parties qui suivent traitent chacune d’une phase particulière que l’on retrouve dans la dynamique de chaque mariage : le choc du premier coup d’œil, la poursuite du mariage, l’engagement, la vie ensemble. Chacune de ces parties comprend trois chapitres, chacun consacré à l’un des trois mariages. Seule la dernière partie comprend un quatrième chapitre qui traite des synergies et des relations entre ces mariages, même si celles-ci sont parfois abordées dans les parties précédentes et dans l’introduction.

Précisons que le terme « mariage » n’est pas lié à un statut juridique mais à l’engagement dans la relation.  Les citations du livre sont traduites de l’anglais par mes soins.

 Le premier regard de l’amour

 Les trois mariages naissent tous d’une étincelle initiale. On connaît le fameux « coup de foudre » en amour. Il peut exister aussi pour une vocation ; cela survient à l’occasion d’une expérience que l’on vit, d’une rencontre, d’un évènement dont on est témoin qui provoquent un choc après lequel on voit soudainement et de manière claire ce qu’on veut devenir. David Whyte utilise l’exemple de Jeanne d’Arc, appelée au sens propre du terme, mais aussi d’autres, moins exceptionnels,  illustrant ces moments forts. Il raconte notamment avoir ressenti un choc de cette sorte à l’adolescence en regardant un film de Cousteau et avoir décidé alors de devenir océanographe. Dix ans plus tard, et après bien des péripéties, c’était ce qu’il était devenu.

Il est à noter que tous les mariages ne débutent pas par un coup de foudre, quelle que soit leur nature. C’est parfois seulement après un certain temps que l’on réalise la profondeur et le potentiel d’une relation, avec un conjoint, un travail et bien sûr avec soi-même.  Ceci n’exclut cependant pas la possibilité d’une étincelle ; celle-ci peut simplement intervenir non pas au tout début d’une relation mais dans son cours ultérieur, en lui donnant ainsi une autre couleur.

A propos plus particulièrement du travail, l’idée d’un mariage avec ce dernier peut sembler étrange aux  millions de personnes dans le monde qui ne sont pas heureuses dans un travail que bien souvent elles n’ont même pas choisi. David Whyte se contente de dire que nous avons une bonne chance de nous sentir appelés par une façon particulière d’agir dans le monde. Que nous soyons à même ou pas de répondre à cet appel, du fait des conditions économiques et sociales, n’empêche pas ce dernier d’exister. De même, bon nombre de personnes sont célibataires alors qu’elles souhaiteraient être mariées.  L’insatisfaction par rapport au travail peut très bien être une conséquence du fait que nous ne répondons pas à cet appel. « Il n’y a peut-être pas de cérémonie devant un autel pour ritualiser notre engagement à un travail mais bon nombre d’entre nous peuvent se souvenir d’un moment particulier où nous avons réalisé que nous étions faits pour un certain travail, une certaine carrière ou un certain futur : un moment où (...)nous avons prêté un serment secret envers ce que nous venions juste d’entrevoir » (p25). 

Il arrive que cette étincelle soit négative : nous ne sommes alors pas émerveillés par la vision d’un but mais nous décidons avec force de ce que nous ne voulons pas. David Whyte donne l’exemple de Charles Dickens qui vécut dans la misère durant son enfance.

Mon interprétation de ce dernier exemple, et d’autres du même type auxquels on peut penser, est que ce rejet d’une situation présente non désirée pourrait bien être la conséquence d’une vision, peut-être inconsciente, de ce vers quoi nous voulons aller. Dans tous les cas, David Whyte pointe ici un élément essentiel : notre boussole, quand nous pouvons la percevoir, semble orientée par notre intuition (prémonition ?) d’expériences clés que nous souhaitons vivre dans notre vie et/ou de la personne que nous voulons devenir.

Dans les trois mariages, nous nous embarquons pour un voyage ; nous nourrissons de grands espoirs à son égard mais nous ne pouvons complètement prévoir où il va nous mener. Assurément, il nous réserve des tournants imprévus. De plus, nous en avons peu de maîtrise, nous lui obéissons et, ce faisant, nous sommes amenés à lui obéir toujours d’avantage. « En suivant ce chemin de plus en plus sérieusement, nous finissons par atteindre un seuil où notre liberté de choix semble disparaître.  Nous comprenons que nous sommes faits pour vivre dans ce monde d’une manière très particulière et que celle-ci n’est fondamentalement pas négociable. Comme la montagne ou le ciel, elle est » (p70).

Il est à noter que cette perte de liberté de choix est la règle de tout projet, qu’il soit petit (organiser une activité pour le prochain week-end) ou grand (lancer une entreprise ou construire une maison). Au départ, beaucoup d’options s’offrent à nous ; plus nous avançons dans le projet, moins les options sont nombreuses ; nous avons fait des choix et donc fermé des portes pour pouvoir en ouvrir d’autres ; nous avons payé d’une bonne part de notre liberté de choix la possibilité de réaliser quelque chose, et aussi d’apprendre. Dans la mesure où un mariage est un projet, cette règle s’applique à lui également. Mais il y a plus dans ce que David Whyte propose ici. Dans d’autres projets, nous pouvons déplorer ce manque de liberté, nous pouvons regretter les décisions que nous avons prises aux étapes précédentes et rêver d’être dans une situation différente (par exemple, dans la construction d’une maison, en regrettant l’orientation ou le système de chauffage que nous avons choisis). Ce que nous dit David Whyte ici est que ce manque de liberté de choix ne nous gêne pas parce que nous avons trouvé le bon chemin ; en le suivant, progressivement,  nous nous trouvons ou nous nous construisons à l’image de ce que nous cherchons.

« La jeunesse est une métaphore de toute entreprise originale»(p90). Lorsque nous nous engageons dans ces mariages, lorsque nous ressentons cette étincelle, quel que soit notre âge, nous empruntons quelque chose à la jeunesse. Cela a trait à l’enthousiasme mais aussi aux illusions et à l’idéalisation. Nous tombons amoureux d’une sorte de perfection, celle de l’être aimé ou la nôtre. Nous sommes alors sourds aux avertissements et aux appels à la raison que d’autres peuvent nous adresser. Cette surdité semble cependant fonctionner comme une protection. Ainsi, nous évitons d’être découragés par les difficultés qui nous attendent sur le chemin. S’engager dans un mariage demande de ne pas être « raisonnable ». 

La façon dont nous répondons à l’appel de ces mariages peut nous marquer ou nous mutiler pour le reste de nos jours. Comme le dit joliment David Whyte, à propos d’une vocation : « Refuser de tomber amoureux d’une vocation et par là même refuser les inévitables folies qui nous attendent sur le chemin est rarement un processus passif où tout devient neutre. Cela agit de manière corrosive sur la personnalité et le caractère chez qui s’obstine à dire non à ce quelque chose qui ne cesse de dire oui » (p59-60).

Enfin, et c’est peut-être le plus important, ces appels, qu’ils soient pour un être aimé, un travail ou une exploration de nos propres profondeurs, nous mettent en mouvement de la même façon, vers une croissance, vers un « dialogue avec quelque chose d’autre que nous-mêmes » (p59). En d’autres termes, la même énergie est à l’œuvre sous différentes formes et peu importe au fond laquelle. «Nous pouvons commencer n’importe où et de n’importe quelle façon mais la rencontre nous demandera la même chose. Ces premiers regards nous conduiront dans des mondes où sera testée notre capacité à nous rendre dignes d’une tâche bien plus grande que cette invitation initiale » (p59).

La joie de la poursuite

 Une fois ressentie l’étincelle, nous devons en suivre les conséquences et faire en sorte que la vision d’une relation devienne réalité.  

Ainsi vient le temps où notre motivation est mise à l’épreuve, un temps qui « implique un démantèlement de nos défenses quotidiennes habituelles » (p109). Cet aspect est principalement développé en relation au mariage avec un conjoint.

Au sujet du mariage avec un travail ou une vocation, David Whyte insiste sur un autre aspect : le fait que nous oublions parfois l’appel qui nous a conduits à faire ce que nous faisons. Nous ne pouvons en être imprégnés toujours et à 100%. « L’exil et l’oubli sont des états naturels pour la plupart des êtres humains, tout comme le sont le fait de se souvenir. Toutes les tâches sont menées à  bien au travers de cycles de visitation et d’absence. Nous devons nous habituer à ce cycle et l’intégrer pleinement dans la façon dont un travail ou une vocation sont accomplis, au lieu de nous fixer d’impossibles standards qui, de toutes façons, sont souvent fastidieux et stériles »(p137).

Bien que David Whyte ne parle pas des autres mariages à ce sujet, on peut facilement imaginer que ceci s’applique à eux également. Voir aussi dans ce site d’autres vues sur ce phénomène de flux et de reflux.

 Travailler, c’est se préoccuper. Nous passons notre vie de travail à nous préoccuper que des choses soient faites, ou arrivent, ou n’arrivent pas. Ceci est différent dans le mariage avec soi-même, que David Whyte nomme « la poursuite qui n’est pas une poursuite ». Dans les profondeurs de nous-mêmes se trouve le soi authentique qui ne se préoccupe pas, qui n’est pas touché par le succès ou l’échec. Mais nous ne pouvons trouver celui-ci en faisant appel à cette faculté de se préoccuper à propos de buts et de les atteindre mais plutôt en cessant de vouloir. Ceci peut advenir au moyen d’une pratique régulière de méditation ou bien à l’occasion de moments exceptionnels où notre ego s’efface, par exemple du fait d’un épuisement extrême du corps. Ce passage est explicitement inspiré de la tradition bouddhiste, « sans pour autant se raser la tête ».

Il semble donc qu’il y ait une différence importante entre deux de ces mariages. J’ai toutefois quelques doutes à ce sujet. Nous y reviendrons plus loin.  

L’engagement

 Nous voici maintenant au moment de l’engagement effectif dans le mariage.

 David Whyte revient ici sur cette idée de test de notre courage et de notre motivation à suivre notre intuition initiale. Vient un moment de vérité où nous sommes seuls face à la grande décision de nous engager ou pas, face au risque que comporte toute décision de cette sorte. Il nous est demandé alors «  d’avoir foi en un fondement de notre vie que nous avons découvert et que nous refusons d’abandonner, bien qu’il soit difficile à décrire, même à nous-mêmes » (p193). Tout se passe comme si la vie nous offrait un rite d’initiation avant d’entrer dans le coeur du projet. Ce point est développé dans le chapitre consacré au mariage avec un conjoint.

 Dans le chapitre suivant, en principe consacré au mariage avec le travail, David Whyte analyse des cas où l’un des mariages, celui avec le travail, a pu être pleinement vécu par une personne parce qu’elle n’a pu s’investir dans un mariage avec un conjoint. « La mort de nos espoirs en un mariage peut nous conduire à concrétiser créativement ces mêmes espoirs au travers des autres serments» (p213).

Enfin, dans le chapitre consacré au mariage avec soi-même, David Whyte revient sur l’idée de solitude. Même si nous pouvons être aidés par d’autres, nous avançons seuls dans la prise de conscience et dans l’acceptation de nos propres peurs, de nos angoisses et de nos douleurs. C’est à ce prix que nous pouvons envisager un engagement vis-à-vis de notre être authentique.

La vie ensemble

 Puis, finalement, nous vivons ces mariages.

Dans le mariage avec un conjoint, nous devons abandonner nos illusions au sujet de l’autre et de nous-mêmes. C’est la fin de l’autre « revé ». Nous devons accepter qu’il/elle soit différent(e), qu’il/elle nourrisse des espoirs et des rêves qui ne sont pas les nôtres ; nous devenons, de ce fait, plus tolérants. « Le mariage est là où l’on doit devenir plus grand que celui ou celle qui a prêté serment au départ » (p263). Il nous amène vers des aspects auparavant inconnus de nous-mêmes, très souvent ceux-là même que nous n’étions pas enclins à voir et à accepter. C’est une voie vers la connaissance de soi ; ceci également exige du courage tout au long du chemin.

Le mariage avec un travail, comme celui relatif à un conjoint, est fait de centaines de petits évènements, de petites actions, le plus souvent très prosaïques, qui sont à mille lieues d’une vision romantique mettant en scène des moments ou des réalisations extraordinaires.  Et ceci se poursuit jour après jour, année après année. Un mariage est heureux lorsque cette vie quotidienne est malgré tout vécue avec le sentiment que l’on est sur le bon chemin, lorsque « une chanson chante dans notre cœur simplement parce que nous faisons ce travail, autant que du fait de ses récompenses et de ses résultats » (p287).

Il y a des obstacles à l’investissement dans le travail ; la tâche de parent est sans doute la plus exigeante à cet égard. Elle rend d’autant plus nécessaire, dans l’intérêt même de cette tâche comme de celui du travail, des moments de retrait, « des visites régulières à soi-même ».  Ainsi, même si le mariage avec le travail passe alors en arrière-plan pour un temps, il reviendra facilement sur le devant de la scène au moment approprié.

Dans le chapitre final consacré au mariage avec soi-même, David Whyte revient sur cette acceptation de la liberté de ce avec quoi/ avec qui nous sommes mariés ; ici, il s’agit d’accepter que notre être profond, lui aussi, mène sa vie comme il l’entend, sans que nous puissions le maîtriser. Ce mariage avec lui nous invite aussi à reconnaître et accepter notre vulnérabilité et à baisser la protection habituelle que nous mettons en place pour éviter de le faire. Telle est la porte vers nous-même et vers la compassion envers les autres et leur propre vulnérabilité. Accepter cela, c’est aussi accepter les inévitables difficultés, les évènements douloureux que la vie nous réserve. Comme le dit la tradition bouddhiste, la douleur est inévitable, la souffrance est facultative. Ceci demande des conversations avec nous-mêmes ; le silence qui leur est nécessaire est comme la cuisine ou la chambre à coucher pour un couple, le lieu des conversations clés. «  Il existe une paix qui dépasse tout entendement et que l’on peut atteindre, même si elle ne nous donne accès à aucun privilège spécial »(p301). Quand ceci est atteint, « l’ego est devenu un bon serviteur des désirs de l’âme » (p310).

Le mariage des mariages

Comment faire en sorte que ces mariages soient des alliés au lieu d’être des concurrents ? Davis Whyte commence par insister sur le fait qu’aucun de ces mariages n’est négociable. « Chacun de ces mariages représente une conversation clé avec la vie qui semble nécessaire à la plupart des êtres humains et aucun ne peut être affaibli ou abandonné sans faire naître un sentiment sévère de dommage intérieur » (p313). Aucun n’accepte les compromis, dans le style suggéré par l’expression « équilibre vie privée – vie professionnelle ». Il ne s’agit pas d’équilibre. Il ne s’agit pas de marchandage au sujet des quantités de temps ou de ressources alloués à chacune de ces trois parties de la vie, qui seraient complètement séparées, mais de « trouver une conversation centrale qui peut faire tenir ensemble ces trois mariages »(p11). Aimer le conjoint avec qui l’on est marié n’est pas l’empêcher de vivre ce qu’il/elle a à vivre dans ses deux autres mariages ; c’est aimer « les désirs de l’autre pour ces deux mariages »(p315). Essayer de faire de ce premier mariage l’unique source de croissance, pour soi-même et son conjoint, est le plus sûr moyen de le faire échouer. Ce premier mariage peut être le lieu où les deux conjoints s’aident mutuellement dans leur chemin et leurs difficultés des deux autres mariages. Ils deviennent des « partenaires de dialogue dans le mariage des mariages »(p316). Faire de ces trois mariages des amis et des alliés, et non des rivaux, permet à ceux-ci de porter tous leurs fruits ; ce que nous apprenons sur la vie et sur nous-mêmes dans l’un d’eux fait de nous de meilleurs partenaires dans les deux autres.

 

Quelques questions clés

Une des grands mérites de ce livre est de soulever et de traiter quelques questions clés. Il le fait avec profondeur et talent, ce qui en fait sans aucun doute un livre à lire (pour qui lit l’anglais).  Cependant, j’ai parfois ressenti qu’il n’allait pas toujours au fond du sujet. Avec toute la reconnaissance qui est due à son auteur, voici quelques pistes pour aller plus loin. Elles sont bien sûr inspirées par le thème de ce site. En effet, les mariages que décrit David Whyte sont des quêtes, au sens où ce terme est utilisé ici, c’est à dire la recherche au travers de diverses activités, relations, pratiques, de l’expérience de quelque chose de profond que nous pouvons avoir du mal à nommer mais qui semble essentiel à notre vie.

Quand une relation est-elle un mariage ? Ou pourquoi n’y en a-t-il que trois ?

 Ne peut-on en imaginer une quatrième ou une cinquième sorte ? Ceci renvoie à la question de ce qui est entendu ici par « mariage ». Le livre n’en donne pas une définition précise ; il semble que le mariage soit ici d’avantage une métaphore, une image, qu’un concept rigoureusement délimité.

Nous pouvons par exemple vivre d’autres relations fortes dans nos vies, avec nos enfants ou nos amis. Une différence peut être que nous pouvons avoir plusieurs enfants et plusieurs amis au même moment alors que, selon les descriptions de David Whyte, nous ne pouvons avoir, à un moment donné, qu’un conjoint, un travail, ou fil central reliant nos actions majeures dans le monde, et bien sûr, un seul soi.

Si nous ne pouvons avoir qu’un partenaire à la fois dans chacun des trois mariages, est-il également acceptable, dans la logique de chacun d’eux, de changer de partenaire au cours de la vie ? Cela semble convenir pour le travail. David Whyte lui-même indique qu’il s’est consacré à deux types de travail très différents au cours de sa carrière. Est-ce le même mécanisme avec un conjoint, c'est-à-dire qu’on en change quand cela est adapté à une nouvelle phase de la vie, ou bien ce mariage là est-il, idéalement, un engagement à vie ? Et que dire du mariage avec soi à cet égard ?

Dans tous les cas, cependant, si le mariage est une question d’exclusivité, du choix de la profondeur et non du nombre, certaines personnes font celui de vivre durablement dans un lieu ou une région. Ce faisant, elles renoncent à la recherche sans fin de nouveaux paysages, de même qu’un homme qui se marie renonce à de très nombreuses autres femmes. Ce choix de vie enraciné dans un lieu peut conduire au mariage avec un travail si ce dernier vise à aider les habitants du lieu ou à protéger son environnement naturel. Mais il peut signifier d’avantage, un long et lent approfondissement d’une communion avec la nature et avec la société humaine, dans les formes particulières qu’elles prennent dans ce lieu, tout comme un homme qui se marie approfondit sa relation à la femme, sous la forme particulière incarnée par son épouse. Le jeune Albert Camus a ainsi écrit un très beau petit livre où il décrit sa relation unique et profonde à son pays natal et à sa nature, et ce livre s'intitule... "Noces". Peut-il donc y avoir mariage avec un lieu ? Peut-être pas au sens où il est entendu ici s’il n’amène pas à un développement de la connaissance de soi, bienfait central des mariages réussis selon David Whyte. 

Par ces questions sans réponses définitives, nous tournons autour du mystère des investissements forts dans nos vies...

 Ces mariages sont-ils semblables ?

David Whyte ne dit pas explicitement qu’ils le sont mais plusieurs éléments peuvent amener le lecteur à le penser. Nommer ces trois aventures du même nom de « mariage » suggère qu’elles ont au moins en commun certains points significatifs. L’image de la couverture du livre représente trois fins troncs, ou trois branches, très semblables et reliés par un ruban.

Ensuite, le plan du livre ( voir plus haut) peut également suggérer que ce qui vaut pour un mariage vaut pour les autres ; toutefois, on ne peut tirer complètement cette conclusion en le lisant parce que les exemples donnés pour illustrer un même aspect visent souvent un ou deux des mariages mais pas toujours tous les trois. Autrement dit, cette similitude est parfois soulignée, notamment dans la partie sur « le premier regard de l’amour » ; elle est souvent suggérée, plus qu’explorée en détail, mais aussi parfois niée.

Cette dénégation apparaît lorsque que David Whyte explique (voir plus haut) que, dans le mariage avec soi-même, on rencontre ce qui en nous ne se préoccupe pas alors que, dans le mariage avec le travail, le fait de se préoccuper est inévitable. Rien n’est dit à ce sujet du mariage avec un conjoint mais les nombreux exemples donnés à son sujet suggèrent qu’il est semblable sur ce point au mariage avec le travail. Ainsi y aurait-il une différence fondamentale entre le mariage avec soi-même et les deux mariages plus extérieurs. Cette idée est aussi présente dans le témoignage d’Yves Emery, posté sur ce site . Je peux très bien imaginer que ce soit ce que certaines personnes ont vécu mais j’ai quelques doutes quant à la possibilité de généralisation de cette différence. Dans une quête spirituelle, on commence souvent par se préoccuper d’atteindre un but ; ceci est bien illustré dans le Siddharta de Hermann Hesse ; seulement à la fin de cette quête peut-on atteindre cet état de non-vouloir. A l’inverse, au bout d’une quête au travers d’actions dans le monde, cet état de non-vouloir est également possible (voir par exemple dans ce site ce qu’en dit la Bhagavad Gita); et quand David Whyte indique que le mariage avec un conjoint nous amène à accepter pleinement cette personne telle qu’elle est, le non-vouloir n’est pas très loin. Une hypothèse concurrente de celle de David Whyte serait que tout mariage, ou toute quête, commence par la préoccupation d’un but et finit, si cet état heureux et ultime est atteint, dans l’acceptation de ce qui est.

Pourquoi sont-ils semblables, au moins à certains égards ?

 Il semble donc que l’on retrouve au moins certaines caractéristiques communes dans les trois mariages. Est-ce surprenant ? Non si l’on fait l’hypothèse que des invariants se retrouvent dans le déploiement de toute quête.

L’étincelle initiale, point de départ de tout mariage selon David Whyte,  ne manquera pas de faire penser à ce « big bang » dont on ne sait avec certitude s’il s’est produit il y a quelques milliards d’années mais qui est bel et bien dans nos représentations d’un commencement majeur par excellence.

On a vu plus haut que la perte de possibilités de choix s’échange contre la possibilité de réaliser quelque chose et d’appendre, dans les trois mariages comme dans tout projet.. Ceci est lié à une propriété du temps qui est d’être irréversible. Un morceau de sucre jeté dans une tasse de thé ne redeviendra jamais morceau de sucre ; une fois ce geste accompli, nous ne pouvons que faire avec du thé sucré... Or, une quête emprunte nécessairement, au moins un temps, le véhicule d’un projet.

Les tests et les épreuves qui surviennent dans les phases suivantes, comme les décrit David Whyte, ne manquent pas de résonner avec ces nombreux mythes et contes où le héros passe lui aussi par des épreuves qui testent et affermissent son courage avant qu’il puisse... se marier avec sa princesse.

Enfin, ce déroulement qui conduit au non-vouloir résonne avec la fin du mythe de Perceval, conte archétypal d’une quête. Ce dernier est admis à régner dans le château du Graal après qu’il ait livré son dernier combat, à la fois perdu et gagné. Les combats, les épreuves testant son courage lui ont été nécessaires pour parvenir au seuil du château mais c’est lorsque son épée ne lui sert plus qu’il peut pénétrer à l’intérieur.

Voilà quelques indications qui sont loin de constituer une théorie complète mais qui invitent à se poser la question des lois d’une quête, question qui a tout son sens dans ce site. Il ne s’agit pas ici de reprocher à ce  livre de ne pas la traiter, on ne peut tout faire dans un seul ouvrage, mais on peut le remercier de fournir ainsi matière à réflexion sur ce sujet.

 Quelles sont les relations entre les trois mariages ?

 C’est une idée centrale du livre : les trois mariages ne sont pas négociables mais ils peuvent et doivent s’aider mutuellement. Cependant, le livre ne traite ceci comme sujet principal que dans son introduction et dans ses dix dernières pages. En pratique, les moyens de stimuler les synergies et éviter la rivalité entre ces trois mariages dans les dilemmes de la vie quotidienne auraient pu être explorés plus en détail...

Sur un plan plus théorique, le livre aborde par endroits la relation entre les trois mariages mais laisse beaucoup de questions ouvertes. Le plan du livre et sa couverture tendent à les représenter  comme trois lignes parallèles, bien que nouées ensemble par un ruban ; elle ne donne pas l’image, par exemple, de trois branches d’un même arbre. Ainsi, le lecteur peut retirer l’impression de trois projets se déroulant sur le même plan et de façon assez indépendante les uns des autres. Cependant, d’autres passages suggèrent que cette relation entre eux est plus riche que cela.

Un aspect des synergies entre les trois mariages se produit entre les deux mariages que l’on peut qualifier d’extérieurs d’un coté et le mariage intérieur  de l’autre. Pour David Whyte, notre capacité à nous relier avec notre centre permet de réussir dans les deux autres mariages. « Il doit nous conforter de comprendre combien notre bonheur dans les deux autres mariages (...) dépend ce que nous ayons établi un mariage solide avec nous-mêmes » (p297).  Inversement, il montre également comment les deux mariages extérieurs nous aident à devenir plus conscients de nous-mêmes et plus « grands », ce qui va forcément aider dans nos conversations avec  nous-mêmes.

Deux autres aspects de ces relations entre les mariages visent plus particulièrement les deux mariages extérieurs. Quoiqu’il affirme que ces mariages ne sont pas négociables, David Whyte introduit une certaine confusion lorsqu’il suggère que Jane Austen a écrit de grands romans grâce au fait qu’elle n’a pu se marier, ou lorsqu’il prend l’exemple de la reine Elizabeth I d’Angleterre qui refusa de se marier parce qu’elle était déjà « mariée » à son royaume. Ceci ne semble pas cadrer avec cette idée que ces mariages ne sont pas négociables et ouvre plutôt la porte à l’hypothèse que le mariage avec un conjoint et le mariage avec un travail peuvent se remplacer mutuellement et, en outre, qu’ils peuvent se gêner l’un l’autre. Ceci ouvre également la porte à l’hypothèse que le mariage avec soi-même est le mariage central parce que tous les trois mènent in fine à un développement de la personne mais que celui-ci est le seul explicitement voué à cela ; les deux autres mariages seraient alors des moyens plus indirects, souvent utiles mais néanmoins optionnels d’y contribuer.

D’autre part, David Whyte écrit que vouloir faire du mariage avec un conjoint la source de tout est nuisible à ce mariage et aux conjoints ;  on peut supposer que cela soit dû au fait que des stratégies de défense névrotiques se développent alors, interdisant les synergies avec le mariage avec soi-même. On retrouve ici l’idée d’équilibre, non pas en termes de temps ou de ressources allouées, mais par le fait que les deux mariages peuvent s’éviter mutuellement de devenir trop exclusifs et donc, pathologiques. Ceci rejoint la question de la quête comme illusion qui est traitée ailleurs dans ce site. Vivre deux sortes de mariages extérieurs dans nos vies peut être un moyen, même si ce n’est pas le seul, d’échapper à ce risque d’usage névrotique et fatal de tout mariage unique, un moyen de faire en sorte que ces mariages remplissent bien leur rôle de support au mariage avec nous-mêmes.

Quand, donc, et à quelles conditions, ces deux mariages peuvent-ils vivre en synergie heureuse ? La question mériterait d’être approfondie.

De plus, si, comme proposé plus haut dans le livre, c’est bien la même énergie qui agit dans ces trois mariages sous différentes formes en vue de notre développement personnel, pourquoi et quand a-t-elle besoin parfois de trois formes et parfois de moins ?

Pourquoi certains mariages échouent-ils ?

 David Whyte explique amplement pourquoi certains mariages échouent. Plus exactement, il explique ce qui est nécessaire à leur succès.  Si je peux tenter un résumé, ce qui est demandé est la reddition de l’ego, non pas à quelqu’un mais à quelque chose de plus grand que lui. Ceci est très bien développé tout au long du livre. Cependant, un aspect pourrait mériter une attention particulière et il est relatif au coup de foudre, que ce soit envers une personne ou un autre projet. Parfois, cette étincelle initiale nous induit tout simplement en erreur... Cette personne dont nous tombons amoureux ne sera finalement jamais notre conjoint, ce projet de carrière passionnant ne décollera jamais...Qu’est-ce qui peut faire de cette étincelle un bon guide ? Est-ce qu’elle l’est toujours mais que parfois nous gâchons le mariage en chemin ? Ou bien, toujours si cette intuition est juste, vient-elle à nous pour nous amener à apprendre quelque chose et pas nécessairement pour réussir dans ce que nous entreprenons ? Ou bien y a-t-il vraiment de faux signaux dès le départ et, dans ce cas, comment les repérer ?

 

 

 

 

 

 

Commentaires  

 
#1 Yves Emery 13-01-2014 15:06
Je voudrais apporter une réponse très personnelle à la question titre du dernier paragraphe : "Pourquoi certains mariages échouent-ils ?" Il me semble que l'homme a beaucoup plus de facilité d'évoluer dans la souffrance que dans le bien-être. Lorsque tout baigne, pourquoi changer ? Par conséquent, l'Inconscient (ce qui est plus grand que nous), ne partageant pas nos limitations sociales et culturelles, est tout à fait capable de faire jaillir une étincelle destinée à nous engager dans une certaine voie, une voie qui nous semble limpide et qui n'est pourtant pas faite pour nous, et dans laquelle nous allons nous planter lamentablement. Ce, afin que cela fasse mal, que l'on souffre et finisse - dans le meilleur des cas - par se remettre en cause et évoluer. Et cela vaut pour les trois mariages.
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