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Le temps des cerises

Décembre 2012

"Le temps des cerises" est une pièce de Niels Arestrup, qui fut jouée au Théâtre de la Madeleine à Paris en 2008. Elle est une exploration touchante et profonde de la façon dont une vocation artistique peut être vécue , ici en l'occurence celle de la peinture. Deux personnages sont aux prises avec elle, de manière très différente, mais toujours difficile.

Ce sont Monsieur Julien, un peintre qui a eu du succès mais qui est vieillissant et en mal d'inspiration, et Jane, une jeune femme qui aurait voulu être peintre; celle-ci a réussi à se faire embaucher comme  gouvernante de Monsieur Julien pendant les vacances d'été car elle est fascinée par un de ses tableaux. Monsieur Julien est assez fermé au départ; petit à petit, elle parvient malgré tout à entrer dans son univers, et dans son atelier; il finit même par l'aider à peindre...

 

Chez l'un et l'autre, au travers de leurs échanges, on voit que la peinture est vécue comme une exigence qui s'impose mais qui fait aussi peur car il s'agit finalement d'exprimer à travers elle ce qu'il y a de plus profond en soi et parfois de plus douloureux. L'un cède à son appel, l'autre s'y est longtemps refusée, mais la peinture ne laisse aucun des deux en paix, elle est aussi un combat. 

A ma conaissance, le texte de la pièce n'a pas été publié, ce qui est dommage.

Les quelques courts extraits ci-dessous illustrent bien le message central de la pièce. 

Extrait 1 

Monsieur Julien : Pourquoi voulez-vous peindre ?

 Jane : Je ne sais pas moi.

MJ : Non, non, non pas « je ne sais pas ». Si quelque chose vous dévore vous voulez savoir ce que c’est, si vous ne trouvez pas, c’est que c’est rien, c’est que ça n’existe pas. Vous considériez la peinture comme votre vocation, comme votre vie, pourquoi ?

J : Je veux pas vous répondre ; et je dois y aller...

MJ : Pourquoi ?

J : J’avais peur, ça vous va ?

MJ : Non, ça ne me va pas, peur, c’est aller au-delà de « je ne sais pas », au delà de la peur, fouiller l’inconnu, ne pas chercher autre chose que sa propre limite. Il n’y a rien en dehors de ça, vous comprenez, rien. Ni technique, ni rigueur, imagination ni habileté, ni talent. Il n’y a rien d’autre que cette putain de douleur et de ce voyage atroce au fond de soi. Qu’on paie cher avec son corps, sa cervelle, sa vie, ses os. La peinture vous bouffe et vous ronge entièrement jusqu’à l’os mais vous y revenez toujours ; vous vous soumettez à elle car elle est plus nécessaire que vous-même. Il faut se laisser ronger à l’eau forte, décaper..., bouffer par les couleurs, elle vous laissera rien, pas une larme, pas un silence qui soit à elle, c’est çà peindre.

J : J’veux plus peindre, je veux plus grand-chose d’ailleurs.

MJ : Ben, faites des gosses, partez en vacances, achetez vous la nouvelle Twingo... mais foutez-moi la paix.

J : Oh arrêtez hein ! Ce mépris des autres est insupportable. Et vous, qu’est-ce que vous voulez, qu’est-ce que ça peut vous faire que je peigne ou pas ?

MJ : Il faut que vous alliez voir Jane, il faut savoir pour pas regretter, c’est pour ça que vous êtes venue. Et puis attention : moi je ne méprise personne, bien au contraire. Moi aussi j’aurais adoré me passionner pour le prix des moules, le temps qu’il fait, les élections prudhommales, les vacances à l’ile de Ré, mais voilà, il se trouve que je m’en fous totalement. Ce bonheur est inaccessible, et croyez-le bien, je regrette. Car si je pouvais, ne serait-ce qu’une heure, être là le cul sur une chaise à faire des mots fléchés, je baiserais la terre de reconnaissance.


Extrait 2 :

Jane : ça s’étouffe pas ces choses là. Ces désirs là, ça grouille au fond du ventre toute la vie. Vous croyez arriver et puis, au détour d’un mot on s’effondre en larmes... On ne renonce pas à ses rêves, on apprend à vivre à coté mais ils sont toujours là. Ça peut tuer un rêve, c’est dangereux, hein, toute cette force qui sait pas où aller.


Extrait 3 :

Monsieur Julien : Jane, il n’y a qu’une seule chose au monde que vous possédez et que personne d’autre ne possède, c’est vous-même. Et c’est d’être vous-même dont il est question. Ne préjugez pas de votre capacité à trouver. Cherchez, montrez le cœur tel que vous vous le voyez.

Jane : Je ne sais pas

MJ : Jamais « je ne sais pas », toujours « j’essaie ». Et ne vous attendez à rien de facile, mais si vous respectez votre propre nature, vous peindrez. On n'appréciera peut-être pas, vous ne serez peut-être pas connue, mais vous peindrez, çà je vous le jure.

J : Mais je veux pas peindre pour moi

MJ : Vous occupez pas de ça. Si vous êtes sincère, d’autres le verront. Le succès ne dépend pas de vous, c’est votre destin, vous n’y avez pas accès ; alors, vous occupez pas de ça.

J : J’y arriverai pas

MJ : Peut-être pas mais ça c’est pas mon problème. Moi je vous tends le verre de vin, je peux pas le boire à votre place.

Commentaires  

 
#1 luquin 29-04-2013 18:41
Ca y est, je suis déjà dans la pièce et un peu frustrée de ne pas en savoir plus mais je reconnais là le phénomène de la passion, ce moteur si intransigeant qui vous envoie au-delà de ce qu'on imagine et vous transporte dans l'inconnu total.
Sylvie.
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